Rêve

Mul­ti­pli­ant les signes d’ami­tié envers un homme que j’e­spère ne pas revoir je lui promets une copie de mes meilleurs vinyles. Preuve de bonne volon­té, je note sur un morceau de papi­er mon adresse mail mais j’é­choue à for­mer cor­recte­ment les let­tres, recom­mence, biffe encore. “Un prob­lème?” demande l’homme. ‑Oui, je n’habite nulle part.

Titres

Grands provo­ca­teurs qui font en sorte de ne jamais com­pro­met­tre leur titre de grands provo­ca­teurs: Tes­son, Moix, Onfray, Houellebecq.

Grippe 2022

Le Poli­tique­ment Cor­rect aura notam­ment servi à tester la docil­ité des mal-réfléchissants au déni de réalité.

Grippe 2022

Les gou­verne­ments au dia­pa­son don­nent l’or­dre à leurs peu­ples de “rester assis”. Ce qui rap­pelle l’al­bum vision­naire de Edgar P. Jacobs dess­iné en 1960, Le piège dia­bolique. Pro­jeté par la machine tem­porelle dans le Paris des années 2020 (de mémoire), Mor­timer per­du dans les couloirs désaf­fec­tés du métro éclaire de sa torche ce mes­sage écrit dans un français enfan­tin: “mieu vaut mourir debout que vivre à genous”.

Fuite

Cycliste de mes amis que tous les com­pagnons envient de par­faire avec une telle assiduité son entraîne­ment sans voir que s’il quitte chaque jour entre vent et marées la mai­son c’est avant tout pour quit­ter la maison.

Marathon

Courir sans l’usage de ses pieds, en se ser­vant des mains, le corps à l’hor­i­zon­tal, le paysage qui effleure le ven­tre, fâché de pro­gress­er si mal, sans que je voie durant le rêve que faute de me redress­er jamais je ne viendrai à bout de ce marathon.

Grippe 2022

Avant tout une recon­ver­sion de l’é­conomie. Chaque jour éton­né que les citadins qui avan­cent masqués dans les rues de leur ville ne voient pas le rap­port entre l’é­tat de cat­a­stro­phe fic­tion­nel entretenu par les médias au pou­voir et la fer­me­ture des restau­rants, com­merces, théâtres sous l’ef­fet des inter­dits et des faillites.

Neige

Au pied des pistes en ce jour de veille des fêtes. Luv admire l’im­meu­ble couleur rouille qui sert de bâti­ment unique à la sta­tion. Tail­lé comme une mon­tagne alpine, il est en tôle ondulée et pourvu de bal­cons de vit­re afin que la neige glisse sur la façade. En par­tie basse, la galerie com­merçante — cette utopie des années Bau­drillard — est à l’a­ban­don. La plu­part des télésièges roulent. Comme chaque année, le garage Fran­cis­co de Puente mon­tre son nou­veau mod­èle Ford. Il trône tel un bon­bon géant au milieu des skieurs, sur un piédestal de velours. Nous prenons de la bière au bar, sor­tons sur la ter­rasse. Les employés de la sta­tion démar­rent la déneigeuse. Des trombes blanch­es sont évac­uées par les airs con­tre un grand sapin. Les col­lègues du machin­iste appor­tent des tables, des chais­es, des poubelles. La sai­son débute demain avec l’ar­rivée atten­due des familles de Saragosse et Bil­bao. Pour l’in­stant, où que l’on regarde, on ne voit qu’un ou deux skieurs qui déva­lent les pistes larges et plates. Hélas, à peine de retour à Agrabuey, le ciel se voile, les collines tran­spirent une drôle de gri­saille qui a vite fait de retomber en pluie. L’or­age mar­que un répit, mais dès l’aube les tem­péra­tures remon­tent, il pleut. De retour d’une excur­sion en raque­ttes, mon voisin le guide dit que la route est chargée, signe que les citadins afflu­ent pour les vacances des Rois mais que nom­bre d’autres, désolés, annu­lent leur loca­tion. Au vil­lage, l’am­biance est dif­férente de ce qu’elle fut ces deux dernière années; c’est presque le régime nor­mal, voisins con­nus aux tra­jec­toires con­nues, gîtes en attente de clients.

Quantités

Com­bi­en de mau­vais­es solu­tions à de faux prob­lèmes qui par­tant créent de vrais problèmes?

Naufrage

Quelques heures après les nou­velles mesures du gou­verne­ment scélérat, je suis à Saragosse afin de pren­dre Aplo au train de Barcelone. La gare est vaste comme le Titan­ic, froide comme un ice­berg. Arrivé par l’au­toroute Mudé­jar des hauts de l’Aragón, je gare au dix­ième sous-sol. Luv et moi nous diri­geons vers les ascenseurs. D2, D1, D0… Les galeries fan­tômes sont estampil­lées de numéros géants. Ils per­me­t­tent aux errants de s’y retrou­ver. B3, B2, B1 et la suite de l’al­pha­bet. Entre A1 et A0, les ascenseurs: en panne. L’esca­la­tor mène à un esca­la­tor qui mène à un troisième esca­la­tor. Celui-ci amène devant un sas de la taille d’un ter­rain de foot­ball. Une employée en uni­forme mar­ron sur­veille un scan­ner de per­son­nes. Nous mar­chons longue­ment dans sa direc­tion. “Par où votre fils a‑t-il prévu d’ar­riv­er?”. Car si nous sommes bien sous la voie 4, explique-t-elle, il reste à savoir si le voyageur a prévu d’ac­céder à Saragosse par le park­ing souter­rain ou par les passerelles aéri­ennes. Elle dresse l’in­dex: elles sont au-dessus de nos têtes. Choix logique, nous déci­dons de pren­dre de la hau­teur. Nous voici instal­lés sur une sorte de pont de navire par­mi une dizaine d’in­di­vidus masqués qui se frot­tent les mains au pro­duit dés­in­fec­tant. De là, nous fixons en fond de cale le sys­tème de voies de la Renfe. Une croy­ante plus dévote que les autres fidèles me sig­nale que nous sommes en plein naufrage viral et que je dois met­tre mon masque. Le train AVE sur­git du tun­nel Nord, entre dans la lumière froide, s’im­mo­bilise au fond de la cale. Déver­rouil­lage neu­ma­tique des portes, appari­tion d’une poignée de voyageurs, déban­dade. Pas de retrou­vailles en par­tie basse, les non-voyageurs sont inter­dits de quai. Or, pour repér­er mon fils il faudrait des jumelles. Luv qui a de meilleurs yeux se penche, met la main en visière, cherche à iden­ti­fi­er les sil­hou­ette. Sans résul­tat. Mieux vaut appel­er. Mon télé­phone n’é­tant pas capa­ble de per­for­mances aus­si red­outa­bles que d’ap­pel­er un numéro suisse, Luv com­pose sur le sien. Aplo répond “je suis sur la passerelle”. Luv dit: “je vais agiter les bras”. Elle me tend son télé­phone, agite les bras. Silence au bout du fil. Je fais: “quelle con­ner­ie cette gare!”. Soudain, comme si elle iden­ti­fi­ait un insecte au téle­scope, Luv s’écrie : “je recon­nais ses mou­ve­ments, ça doit être lui là-bas !”. Impos­si­ble pour moi de voir aus­si loin. Mon fils se tient de l’autre côté de la gare, à trois cent cinquante mètres, la tête plus petite qu’une tête d’épingle.