Art

L’art est indi­vidu­el, silen­cieux, ne laisse que de rares traces, de ce fait précieuses.

Chiffres et quantités 2

Dif­fi­cile d’é­val­uer com­bi­en les batailles absur­des déclenchées par les rap­ports de tra­vail et de société nous éloignent du cen­tre néces­saire de l’at­ten­tion. Or, elle seule per­met à l’homme de se con­stituer val­able­ment. Après huit mois à réa­gir, loin de toute explo­ration intime, je tente de retrou­ver le chemin. La nuit je fab­rique, comme je fais par­fois pour chas­s­er l’in­som­nie, des vers, tra­vail­lant autour d’un pre­mier venu: rude écorce des mau­vais cerveaux…

Culture

Cha­toiement dérisoire des pro­duc­tions collectives.

Gréement 2

Le ven­dre­di arrivent au vil­lage les citadins. Ils ouvrent les maisons, dressent la table au jardin, les enfants se répan­dent dans les rues. Cer­taines familles roulent plus de mil kilo­mètres pour prof­iter du silence et de la nature les same­di et dimanche. Aus­sitôt arrivés, ils com­men­cent des activ­ités, l’été baig­nade dans les riv­ières, cir­cuits à vélo, ran­don­nées, pael­las, à l’au­tomne cueil­lette de champignons. Lorsqu’ils se quit­tent le soir, ils fix­ent l’heure du ren­dez-vous le lende­main matin. Les enfants précè­dent les adultes, entrent dans les maisons, les pre­mier lev­és font le petit-déje­uner pour les autres, tout le jour et tout le week-end ils par­lent et jouent, ne cessent de par­ler et de jouer. Ils bail­lent mais ne sont pas fatigués. Il sont fatigués mais le cachent. Dimanche en début d’après-midi, hommes et femmes repren­nent la route, une semaine de tra­vail les attend. 

Outil

Pour la pra­tique d’un théâtre sans spec­ta­teur, privé de sa dimen­sion spécu­laire, voué à la recherche par le dialogue.

Poésie

Ce jeune poète avec qui j’avais fait alliance pour l’en­reg­istrement de dis­ques. Un duvet de poils sous le nez, le teint livide, habil­lé d’un cos­tume gris de ban­quier. Génial et fou. Il évi­tait de par­ler le pre­mier. Lorsque je demandais: “com­ment vas-tu?, il me répondait: “je me le demande”.

Primo Levi 2

“L’opéra­tion est assez peu douloureuse et extrême­ment rapi­de: on nous fait met­tre en rang par ordre alphabé­tique, puis on nous fait défil­er un par un devant un habile fonc­tion­naire muni d’une sorte de poinçon à aigu­ille courte. Il sem­ble bien que ce soit là une véri­ta­ble ini­ti­a­tion: ce n’est qu’ ”en mon­trant le numéro” qu’on a droit au pain et à la soupe. Il nous a fal­lu bien des jours et bon nom­bre de gifles et de coups de poing pour nous habituer à mon­tr­er rapi­de­ment notre numéro []”. Si c’est un homme, p. 35.

Primo Levi

“Nous n’avons jamais vu où ils finis­sent, mais nous sen­tons la présence maligne des bar­belés qui nous tien­nent séparés du monde. Et sur les échafaudages, sur les trains en manœu­vre, sur les routes, dans les tranchées, dans les bureaux, des hommes et des hommes, des esclaves et des maîtres, et les maîtres eux-mêmes esclaves; la peur gou­verne les uns, la haine les autres; tout autre sen­ti­ment a dis­paru. Cha­cun est à cha­cun un enne­mi ou un rival.” Si c’est un homme, p. 59.

Gréement

Chaque jour moins capa­ble de me diver­tir de moi-même.

“Berrea”

De nuit pour enten­dre brâmer les cerfs. Les jeeps débar­quent une dizaine de voisins. Nous sommes sur une falaise, au-dessus de la riv­ière. Les adultes imposent le silence, les enfants s’as­soient au sol. Je lève les yeux, fixe longtemps le ciel: il est extra­or­di­naire. Dans le noir j’en­tends chu­chot­er le nom des planètes et des galax­ies. Comme je baisse les yeux, je vois mes amis qui les télé­phones pointés vers la voûte déchiffrent leurs écrans. Un cri reten­tit, aigu puis grave et sac­cadé. Les chas­seurs du groupe mon­trent où se trou­vent les bêtes, devi­nent leurs âges. Les enfants ten­dent l’or­eille. Plus tard un bruit de moteur annonce l’ap­proche d’une voiture. Le maire enclenche les phares du con­voi pour mar­quer notre posi­tion. Ini­go: “les Espag­nols ne peu­vent pas s’empêcher d’aller partout en voiture!”. Les gens du vil­lage se met­tent sur la côté, c’est une famille qui est allée plus loin, plus haut, près des ruines de Cis­te­nas, une famille que per­son­ne ne con­naît — on se salue. Le silence retombe, il fait le noir. Je recom­mence ma con­tem­pla­tion du ciel. Les cris des mâles reten­tis­sent. Lorsque nous allons par­tir, cinq cerfs détal­ent dans la lumière de nos feux.