Killing Joke

Sec­ond ren­dez-vous chez la clin­i­ci­enne otorhi­no­laryn­go­logue. La semaine dernière j’en­tre dans le cab­i­net et lui expose mon prob­lème de bras, ray­on­nements et pliages douloureux, ce doivent être les moulinets au bâton, les séries de pom­pes, les trac­tions lestées… Elle me coupe: “je pen­sais que vous alliez en venir à la gorge, je… C’est que, vous êtes en orl ici! 

Je m’ex­cuse, j’ai con­fon­du avec une autre con­sul­ta­tion. Rebe­lote, j’ex­plique ce qui jus­ti­fie ma vis­ite, des sif­fle­ments con­ti­nus dans l’oreille. 

-Laque­lle?

-Gauche. Et droite. Mais gauche.

-Est-ce que vous…?

-Non. C’est plus sim­ple. Mon oreille a explosé le 26 octo­bre 2008 autour des vingt-et-une heures alors que j’é­tais adossé à une façade pour un sound-check.

-Qu’est-ce que c’est?

-Des hauts parleurs.

Voilà — pour dire que dès le semaine dernière elle avait l’ex­pli­ca­tion de ma vis­ite. Ce qu’elle fit? Planter un out­il dans mon oreille, con­stater une inflam­ma­tion, me gliss­er une écou­vil­lon médié­val dans le nez puis out­iller le cerveau. Symp­tôme? Je hurlais. 

Encore faut-il décrire la dame, plan­tureuse, sex­uelle, la peau noire, les ongles tail­lés en couteaux et un espag­nol accen­tué, tortueux, ren­tré , pour moi inin­tel­li­gi­ble, en idiot je n’ar­rête pas de faire : “quoi? comment?”.

Ce qui l’amène à con­clure qu’en effet j’ai un prob­lème d’or­eilles plutôt que de bras. 

Mais j’en reviens à la sec­onde vis­ite, c’est aujour­d’hui. Son motif, procéder à une audiométrie. J’ar­rive à grands pas, dehors il fait chaud il fait froid, on ne sait plus, c’est le mois de mai, moi j’ai chaud, j’ai très chaud, et j’ai com­mis l’er­reur de met­tre un mail­lot tech­nique pour tankistes, je sue. Or, la thérapeute me place immé­di­ate­ment en cab­ine. Pour le test. Ecou­teurs sur les oreilles, et tenez vous doit, regardez-moi! Vous lev­ez la main quand vous enten­dez un son, ajoute-elle. C’est par­ti. Bass­es fréquences, hautes fréquences, ultra-sons, je n’y con­nais rien, cela ressem­ble à du Bios­phere, album Autour de la lune, j’en­tends, j’en­tends et je m’exé­cute: je sig­nale d’un doigt levé que j’en­tends, là j’en­tends, oui j’en­tends… Ain­si de suite. La clin­i­ci­enne est hors cab­ine, elle note, elle envoie le prochain son et note. Fin de la séance, retour dans le cabinet:

-Écouter, me dit-elle, il va fal­loir vous relax­er. Tous les jours. 

J’es­saie de comprendre.

-Vous fer­ez une séance par jour. 

-Bien. Et je procède comment?

-Quand vous vous relax­ez, vous faites comment?

J’es­saie de ne pas rire: “moi, me relaxer?”

-Oui, eh bien, je ne sais pas trop. Qu’est-ce que vous préconisez?

-Ah non, ce n’est pas à moi de dire.

-Je ne sais pas.

-Vous pour­riez écouter de la musique.

-J’é­coute de la musique violente.

-Alors, ne rien faire, est-ce que vous pou­vez ne rien faire?

Je réfléchis, j’hésite:

-Com­bi­en de temps?

-Drus heures par jour.

-Deux… Par jour…! Mais c’est impens­able, dis-je en écla­tant de rire, jamais je ne pourrai!

-Alors une heure?

Je quitte la chaise, je suis au-dessus de ses seins, des pastèques, la clin­i­ci­enne me fixe de son vis­age noir, je fais:

-Écoutez, je suis un homme crispé, je ne peux pas me décrisper et je ne sais pas me relax­er, pas même quelques min­utes, alors une heure…! C’est impossible!

Inter­loquée, elle fait:

-Et quand vous êtes dans des envi­ron­nement bruyant, cela vous fait quoi, vous souf­frez de l’oreille?

-Eh bien, par exem­ple, je viens de pass­er deux mois au Guatemala et dans la région, donc quand je vais au bar, quand j’en­tre dans un bus, même dans la rue, c’est insup­port­able, j’en­fonce un tam­pon de cire dans mon oreille gauche, je le garde le tam­pon enfon­cé toute la journée.

-Ah!

Vis­i­ble­ment embêtée.

-Et vous Madame, d’où venez-vous?

-De la République dominicaine. 

-Alors, vous devez savoir.

-D’ac­cord oui, même moi, là-bas, main­tenant que je vis ici, dans les mon­tagnes, j’ai de la peine.

-Mais vous n’é­coutez pas de la musique violente?

-Elle est vio­lente com­ment votre musique?

-Pas comme la salsa.