Toujours m’a fasciné ce constat, moi qui ai l’habitude de voyager, qu’ici et là l’on retrouve, parfois à des années de distance, les mêmes figures au même endroit, parfois à quelques centimètres près et dans la même attitude. Ainsi pendant plus de quinze ans je ne manquais pas de vérifier, au pavillon 123 du Cha-Tu-Chak de Bangkok, assise comme en déesse liquide, le port altier, la chevelure longue, la figure dans le coin d’un stand d’étoffes d’une femme belle et muette. Ou encore, à Budapest, ce patron de bar soûlé, au service d’autres soulards, ancien chanteur de hard-rock (les posters de années de gloire sont au mur) ou enfin ce travesti de Vientiane serveur de riz, près du quai et tant d’autres, localisés, évoluant dans un espace sous-sidéral, circonscrit mais complet et suffisant — jusqu’au jour où l’on rejoint lieu et ils n’y sont plus.