Aéroport de Cointrin sous la neige. Le van est enfermé dans un parking chaud, sur un étage privatif, payant, cher, mais je transporte des valeurs, j’ai renoncé à l’entreposer dans la zone industrielle de la Zimeysa, donc c’est à pied, litre de bière fraîche à la main que je rejoins le terminal, au milieu des skieurs, certains toujours déguisés en robots des stations, uniformes matelassés, bonnets à pompons et lunettes de scaphandriers, pour m’installer au niveau des arrivées, moins fréquenté que les Départs et écluser agréablement, maintenant que la route est faite, la douane franchie, la Suisse évitée, ma bière apportée d’Aragón. Sur le banc, une jeune française qui lit un roman japonais. “C’est bien?”. Elle ne sait pas. Plutôt “oui”. Elle a choisi au hasard. Une pile de romans en réclame à l’entrée de la librairie. Je cite Kenzaburé Oé (puis m’aperçois que je n’ai pas lu, que je confonds avec Osamu Dazai). Quelques mots sur le Pavillon d’Or de Mischima (que je n’aime pas), je précise: “je ne connais pas grand chose à la littérature japonaise”. Elle doit se demander ce que je lui veux. Je ne veux pas. Soulagement. Simple soulagement. Être arrivé. Bavarder. Cette Française part pour Copenhague. Elle demande: “est-ce cher?”. A bord de l’avion, je suis assis à côté d’un Hongrois. Cinquante ans, une crinière d’ours, le menton barbu. Il joue aux échecs. Vite et mal. “C’est le niveau le plus bas, mais je suis au niveau 1700, c’est juste pour voir ce que ça fait à ce niveau…”. Puis il affiche sur l’écran un corps humain avec ses muscles, organes et tissus, détaille les flexions, les flux, les points. Le voilà qui m’entretient de combat: Penchak Silat, MMA, Systema. Ensuite de l’Inde de Goa et des massages balinais. “Il y a de bonne masseuses à Budapest”. Atterrissage de nuit à Ferenc Lizst. Là encore il neige. Surtout, il fait froid. Moins cinq degrés. Monpère et sa femme ont renoncé à venir à bord de la Volvo de 1980. Nous rentrons en bus. A grande vitesse. Le véhicule est long avec sa remorque. Le chauffeur n’en a cure. Le chauffeur fonce dans le noir et dans le brouillard, les flocons s’écrasent sur le pare-brise, les pneus crissent sur la glace. Peut-être parce que nous sommes en banlieue? Pas du tout, au centre-ville, c’est la même croûte neigeuse, sur les toits des voitures, les toits des maisons, les trottoirs, les avenues. Dans les rues secondaires, c’est plus épais. Nous resquillons dans le tram. Ma belle-mère a une technique compliquée. A l’arrêt, il faut descendre, repérer les contrôleurs en civil, après quoi elle donne le signal et nous remontons — juste avant le fermeture des portes. Enfin, nous marchons à petit pas jusqu’à la rue Balzac où elle a gentiment préparé des bières (la première que je bois affiche 12° d’alcool, elle l’a choisie au hasard lors de la dernière excursion à la frontière slovaque, je la lui rends, décapsule une Arany Aszok), nous passons des chaussons, prenons place dans le canapé de cuir, la neige tombe derrière les vastes fenêtres du bâtiment juif, les réverbères sont jaunes, le ciel est noir et en fin de soirée je rentre dans la tempête jusqu’à l’appartement du district 13.