Aube

Il est tôt. très tôt. Du moins pour un lève-tard. 6 heures, je suis prêt. Réveil­lé à 4 heures. Car un type qui n’a pas l’habi­tude (d’abord douze ans de squat, désor­mais 5 ans sans tra­vail), un type qui doit avec cet héritage se con­former à un réveil-hor­loge ne peut plus dormir. Donc 4 heures. Une heure de patience avant de se lever. 5 heures. Je sors du lit. Le chauf­feur Ser­gio frappe à ma porte à 5h45. Plus angois­sé qu’on ne peut l’être (tou­jours les “chor­ros”). L’avion pour le Yucatan mex­i­cain est à midi, au départ de la cap­i­tale San Sal­vador, env­i­ron 100 kilo­mètres. Ser­gio : “j’e­spère qu’on va y arriver!”. 

Japon

Sushi­to­to. Pas au Japon, au Sal­vador. C’est là que je vais me ren­dre. Pourquoi? Il faut bien aller quelque part. A nou­veau Karin ser­monne: “en un jour, c’est impos­si­ble!”. Le ville au lac, avec vol­can, et hôtels, sal­vadori­enne, de Sushi­to­to, est à hui­tante kilo­mètres. Le jour se lève. Toute la nuit un vent du dia­ble a arraché les toi­tures, les pigeons n’ont cessé de se balad­er, de forni­quer et de chi­er sur la tôle, au-dessus de mon lit, mon sac est fait, je suis paré et… il est déjà trop tard. “A cause des “chor­ros”, dit Karin. Leur espag­nol, je ne le com­prends pas tou­jours. Cette fois je cherche trop loin. “Chor­ros”, au Sal­vador comme en Espagne, veut dire “chor­ros”, c’est à dire tor­rents d’eau. Ils déva­lent sur la route qui mène à la cap­i­tale. J’ex­plique que j’ai repéré une autre route. “Oui, dit Karin, mais non, per­son­ne ne passe par l’autre route”. Donc il va fal­loir pass­er par les “chor­ros”. Et Karin bal­ance la même phrase qu’hi­er: “demain, si tu te lèves plus tôt…”. 

Santa-Ana 2

“Com­ment? Vous allez par­tir main­tenant? Non, non, il est beau­coup trop tard¨”. Quelle heure est-il? Il est neuf heures. A peine. C’est le matin. J’ai fait en sorte de me réveiller. Le point de départ du vol­can n’est qu’à 18 kilo­mètres. Même en traî­nant les pieds. Mais Karin assure: “à votre place, je remet­trai. Demain, par exem­ple, vous vous réveillez à sept heures… Alors vous pour­riez être de retour avant la nuit”. Fin du pro­jet vol­can. D’ailleurs, c’é­tait du volon­tarisme. Grimper sur un vol­can, ça ne m’in­téresse pas. Le Bro­mo à Java ou le Batur à Bali… Bien sûr, bien sûr, mais je n’en garde pas un sou­venir impériss­able. Retour en cham­bre, puis sur la place. Jolie, avec ses pigeons, ses touristes qui pho­togra­phient (tou­jours les mêmes dix touristes), touristes qui entrent pour vis­iter l’église (en fin de compte, pas une cathé­drale), église qui ressem­ble à n’im­porte laque­lle des cent mille églis­es du XIXème que l’on trou­ve dans nos bourgs, du moins pour­rons-nous dire, les touristes et moi: “je suis aller au Salvador”. 

Santa-Ana

L’il­lu­sion de la décou­verte. La curiosité. La quête de… De quoi? L’ex­o­tisme? Com­ment appel­er cela? Il n’y a rien ici. Une place colo­niale, jolie, sans intérêt. Sa cathé­drale de briques blanch­es, un ouvrage de maçon. Des pigeons. Env­i­ron un mil­li­er. Quelques touristes qui pho­togra­phient. Des stands de cac­a­houètes, des mangues, des pupusas. Un peu de mal au ven­tre. Et une grosse chaleur. Des cours intérieures aus­si, héritées, col­orées, décaties et des vol­cans, encore des volcans 

Sonsonate

Sac sur le dos, dans les nuages de pous­sière que soulèvent les camions, à me ren­seign­er auprès des badauds qui marchent dans le fos­sé sur les itinéraires des bus, les heures de pas­sage, les des­ti­na­tions. Quand j’at­teins une sta­tion ser­vice, le fille ne sait pas — mais le bus est bleu. Oui, il passe. Quand? Son numéro: 552. Et il est bleu. Pas d’ar­rêt, aucun pan­neau. Le voici. Il dis­parait. Je mange un ananas. La famille aux fruits est instal­lée sous un toit de palme. La mère et la grand-mère pèlent et coupent, les enfants char­gent des cuvettes et saut­ent à bord des véhicules camion­nettes, cars, bus. “Pour Sun­zal?”. — Une fois par jour, à 15h10. Or, il est à peine midi. Donc il va fal­loir trou­ver ce bus bleu. Un mécani­cien qui ren­tre de son quart de nuit me prend sous sa houlette, il m’amène près d’un mur. Ensem­ble, nous nous plaçons dans une tache d’om­bre. Un moment puis le 552 freine devant nous. “San­ta Ana?”. Je paie 0,70 cts. Et je me réjouis. Désor­mais, je sais où je vais et il n’y a que 38 kilo­mètres. Qua­tre heures plus tard, nous sommes tou­jours en voy­age. La ville est encore loin quand le moteur du bus cale. Que se passe-t-il? J’ob­serve les pas­sagers: ils descen­dent. Le bus est en panne. “Son cosas que pasan”, com­mente avec calme mon voisin. Moi, je m’in­quiète pour les 0,70 cts. Tous ces pau­vres gens vont devoir pay­er une sec­onde fois. Ce qu’ils font, sans ani­mosité. Nous repar­tons. A la fin de la journée, vic­toire: les trente-huit kilo­mètres sont der­rière nous, je suis l’un des derniers dans le bus, il cir­cule dans des rues étroites, un ville, ça doit être San­ta Ana, j’ai essayé de deman­der “c’est le cen­tre?”, j’ai répété “est-ce le cen­tre?”, le gars assis sur la baque­tte, à mon côté, som­brero sur la tête, ridé comme un cig­a­re, répond encore et encore, sans jamais dire ni “oui” ni “non” — je descends. 

Motel 2

Au gar­di­en du sex motel, quar­ante cham­bres fer­mées par des portes de garage, le chauf­feur explique que j’aimerais rester jusqu’au lende­main midi. Le gar­di­en ne com­prend pas : c’est pour huit heures. « Mais si je veux rester jusqu’à midi ? ». Pourquoi voudriez-vous rester jusqu’à midi ? « Pour dormir ». Le gar­di­en rit. Le chauf­feur explique que je ne plaisante pas. Alors le gar­di­en descend de sa petite tour de com­mande, passe la tête par la fenêtre d’Opel, con­state que je ne suis pas accom­pa­g­né. « Donc, jusqu’à midi… ?». Chaque heure sup­plé­men­taire coûte 1 USD. Le gar­di­en va chercher un papi­er et un cray­on. Il annonce un prix de 23 USD. J’ac­cepte. « Et je vais dans quel cham­bre ? ». Le gar­di­en ne com­prend pas. D’ac­cord, je sui un igno­rant : n’im­porte laque­lle qui n’est pas en activ­ité! Il traduit: une de celles qui à sa porte de garage ouverte. L’« euber » quitte la rue privée qui donne accès aux cham­bre. J’en­tre dans un garage. Sur la droite, un patrouilleur arrose un petit palmi­er. Il s’in­ter­rompt, il me rat­trape : vous devez fer­mer la porte! « Mais si je veux ressor­tir? ». Non, vous ne pou­vez pas. Vous avez payé pour huit heures donc… « J’ai payé jusqu’à midi ». Ah ! Alors vous ressor­tirez à midi. Il appuie sur la com­mande de la porte de garage, je vais me retrou­ver coincé à l’in­térieur. « Atten­dez, je n’ai rien mangé depuis ce matin… ». Nous avons à manger ici. « Non, il faut vrai­ment que je sorte”. Au patrouilleur je glisse 2 USD, il va s’arranger, il tien­dra ma porte fer­mée pen­dant que je suis absent. Je fais signe que je vais dépos­er mes sacs. La cham­bre est indiquée « con colum­pios » : un atti­rail sado-maso qui pend du pla­fond. Le canapé prise-en-lev­rette et les spots verts font par­tie du matériel stan­dard. De même que le chemin de miroirs, le lit-piédestal et le téléviseur spé­cial adultes. Voici que l’on frappe. J’ou­vre côté garage : per­son­ne. On frappe. J’avise une porte blo­quée par un faux cadre de chem­inée, une sorte de jou­et pour je ne sais quels exploits. « Oh non, me dis-je, la pros­ti­tuée, elle est com­prise dans le prix ! ». On frappe plus fort. Il y a une boîte dans le genre passe-plats. Je lève le cou­ver­cle, je regarde, une main s’agite au fond de la boîte, réclame les 23 USD, me rend la mon­naie, me glisse un menu : bière, limon­ade, glaçons, sand­wich, lubri­fi­ant, plug anal. Et me voici le long de la route qui mène au port, le patrouilleur s’oc­cupe de ma porte, sous un toit de palme éclairé à la torche, près d’un frigidaire de bois­sons, je paie une bière à un ouvri­er agri­cole puis j’aboutis dans le patio d’une famille qui prend au télé­phone des com­man­des de « pupusas », des galettes de maïs pour les tra­vailleurs de la nuit.

Motel

Pas­sage du no man’s land en pousse-pousse. A la tombée de la nuit, je suis en vue du port sal­vadorien d’A­ca­jut­la. Semi-remorques, gaz, pous­sière, vacarme, sous les ponts de fer écol­iers en uni­formes, j’ig­nore où je suis. Cer­tains annon­cent un « colec­ti­vo », d’autres ne savent pas. Un gros garçon manœu­vre un Opel rouge cus­tomisée. C’est un « euber », c’est à dire un taxi. Volant de com­péti­tion, queue de cas­tor, lever de vitesse en poigne de sabre shogun. A Cara sucia (face sale), une pas­sagère du bus m’a dit que là où je pen­sais me ren­dre (Cóbanos, choisi au hasard sur la carte) il n’y avait que deux hôtels viv­ables, le Cameron et le Camar­eras ; encore ne suis-je pas sûr d’avoir com­pris, ce n’est pas faute de l’avoir fait répéter. Je prononce mes des­ti­na­tions, le gros garçon ne sait pas. Il démarre en direc­tion des plages. A droite appa­raît bien­tôt un des hôtels, le Roy­al Decameron : por­tail gardé, palmiers ver­nis, guérite de police. « Ne t’ar­rête pas, ce n’est pas ce que je cherche ! ». « Là, il faut deman­der la per­mis­sion pour ressor­tir », con­firme le garçon. Pour faire bonne mesure, j’a­joute : « esta mujer me ha vis­to cara de rico  (cette femme a cru que j’é­tais riche) ». Nous roulons sur une piste de terre cabossée, au milieu d’une sorte de camp de gitans. Une femme net­toie une bas­sine, les petits jouent avec des pier­res, les grands tapent dans le bal­lon sur un ter­rain sans éclairage. Pre­mier hôtel, éven­tré. Sec­ond, aban­don­né. Le taxi roule sur les ornières. Le gros garçon la tête par la fenêtre sur­veille ses spoil­ers. Dans l’an­gle, sosu les arbres, une messe. Au fond d’une impasse, un hôtel. Vue de dos, lépreux. La mer doit être de l’autre côté. Il est com­plet. La pro­prié­taire appelle une col­lègue : elle aurait une cham­bre à 110 dol­lars. Dans une autre impasse, j’avise une cour. Peint sur le mur : cham­bres. Quelqu’un dans un hamac. C’est un femme, Elle appelle sa fille. Qui me mon­tre un taud­is sans élec­tric­ité. Soix­ante dol­lars. J’en pro­pose la moitié, c’est encore deux fois trop payé. Retour au taxi. Au garçon, je reprends les cinq dol­lars que j’ai don­né, je donne el dou­ble : “ramène moi au car­refour, il y a for­cé­ment un truc pour camion­neurs là-bas. « Le motel », dit-il.

Lagune

En bar­que dans la forêt de man­grove qui barre la route du sud. Les fer­rys de bois embar­quent les voitures de Mon­ter­ri­co, remon­tent des tun­nels de végé­ta­tion emprun­tent un canal drainé et au bout de vingt min­utes déposent les clients sur la route qui con­duit à Pedro de Alvara­do puis au Sal­vador. Nous prenons une autre voie, entre racines aéri­ennes, envol d’oiseaux et pêcheurs en pirogue. Salomon nav­igue sur une eau couleur thé coupe dans la végé­ta­tion, con­tourne les haut-fonds. Il donne du moteur et laisse gliss­er pour que je puisse être à l’é­coute mais c’est son ent­hou­si­asme qui est drôle : qu’une grue, un péli­can, une bécasse (et cinquante var­iétés dont j’ig­nore le nom) bat­te de l’aile, il fait les yeux ronds, désigne, admire, se met à chu­chot­er au point de m’ou­bli­er tant le spec­ta­cle le fascine. Plus tard il filme comme je vante sur sa demande l’ex­cur­sion, remer­cie Dieu en mon nom et m’as­sure que ces prochaines années la région de Taxis­co va devenir un Edorado.

Symptômes

Volon­té d’ab­di­ca­tion vis­i­ble à tous les niveaux de la société blanche.

Incontournables

Se tenir aus­si loin que pos­si­ble de ce qu’il “ne faut absol­u­ment pas rater”.