D’hommes qui se déguisent en femmes.
Ressaisir
A force de pourboires, les employés du Plaza Revolución me reconnaissent. J’ai un visage. Ils ouvrent la porte, saluent comme l’établit la règle, mais le sourire est motivé, naturel. Tout à mon contentement de me retrouver seul (après seulement 50 heures dans le monde du luxe), j’achète chez 7/11 cinq kilos de glaçons et des litres, plusieurs litres, de nombreux litres de Tecate rouge. La soirée peut commencer.
Symptôme
Toldo lancé à 180 km/h sur les routes “a cuota” qui ramènent à la capitale. Bien sûr, la question est: va-t-on mourir? D’ailleurs c’est moi qui occupe la position, le sac à dos sur les genoux. Derrière, son amante, une danseuse étoile, et la cuisinière, une native. Tassé dans le coffre du bolide, la meilleure nourriture, la nourriture la plus saine. Achetée à Malinalco, Toldo la rapporte pour contribuer au bilan santé, pour prolonger sa durée de vie. Et celle de ses protégés. A grande vitesse. Et pour la vitesse, nous y sommes. Malgré son petit calibre, l’Audi file comme une bombe. Dans les virages, l’expérience est spatiale, nos corps se déforment. La question est: que peut bien signifier ce type de conduite?
Musée 2
Balade en sabots de plastique chez les grossistes de la Merced. Moi qui ne jure que par le soulier ferme, j’ai honte. Donc je vais, résolu. Quand il ne s’agit pas des déplacements de routard, Bermudes et bottes militaires (les seules chausses que j’emporte en voyage), c’est pire. Au Musée de la Banque Nationale, une jeune fille aveugle avec son chien m’explique aimablement le régime de la visite. Je fixe ses yeux. L’un décroché, blanc, l’autre noir, meurtri. Joli visage qu’agrémente un sourire tourné vers la lumière. Je prends soin de l’écouter jusqu’au bout et la remercie. Elle ouvre le cordon, me fait passer. Une autre gardien me reçoit. Qui me dirige vers la réception. Là, un couple en uniforme me répète les consignes. Puis une employée me dirige à travers la salle d’apparat où se déroule un colloque. Au premier étage, devant chaque salle, discret, timide, un garde. Me surveillant, chacun à son tour me souhaite une “buena visita señor”. Brusque mémoire de cette barbarie nouvelle qui anime les esprits dérangés, la destruction militante des oeuvres. De même qu’un sentiment de reconnaissance envers la fondation de banque qui donne du travail à tous ces gens — il y a peu de visiteurs. A la sortie, touché par l’aveugle, je la remercie pour son aide. Et que voit-on dans ce musée? Paysages fins, pré-impressionnistes, peints à la fin du 19e, de la vallée de Mexico; une étrange série de toiles anonymes sur la morale des mélanges raciaux (exemple de titre: si un Espagnol marie une négresse cela donne un mulâtre), mais surtout — je ne m’y attendais pas — le portrait bien connu de Sor Inés Juana de la Cruz, la mystique dont je lisais la poésie en 1990.