Navarre 6

Col de l’In­fer­nuko. Mérite son nom. Route de dévi­a­tion au sor­tir d’une val­lée trans­ver­sale de la Bidas­soa, elle se dresse sur des pentes de dix-neuf pour-cent jusqu’à une haute forêt mar­quée de coupes som­bres. Des mou­tons blancs à tête mar­ron sont au pacage. Au som­met, un pan­neau défon­cé par la chevro­tine indique: Eli­zon­do. Je con­nais, j’ai dor­mi dans l’église de ce vil­lage il y a trente ans. Je roule en bas de la mon­tagne, bois un Coca-Cola au super­marché et attaque le retour. Et quel retour! Les sept cent mètres de mon­tée débu­tent par une rampe de vingt-et-un pour-cent. A cinq à l’heure sur l’u­nique plateau, la roue lève!

Navarre 5

Com­posé dans le demi-som­meil un poème sur la mort. Ni volon­té comme il m’ar­rive pour me dis­traire durant les insom­nie ni jeu comme à l’oc­ca­sion je fais pour m’a­muser. Jamais d’ailleurs je n’avais com­pos­er sur la mort. Les deux pre­miers vers venus sous l’ef­fet de l’in­spi­ra­tion. Puis une pause et la suite. Longue de six stro­phes. Bal­ancées, musi­cales, imposantes. Poème dur. Som­bre. Lumineux. Effrayant. Que je récite pour mémoire. “Tente de retenir les pre­miers vers”, me dis-je. Je les répète — en vain: un seul en mémoire au réveil, le pre­mier et pas le moin­dre sou­venir des qua­trains qu’il déroulait.

Parents 2

Enfants mal élevés. Sans hési­ta­tion: fess­er les parents.

Parents

Par­ents qui deman­dent à leurs enfants s’ils veu­lent bien accepter l’or­dre qu’ils donnent.

Comprendre

Que les mod­èles des poli­tiques futures s’in­spirent des scé­nar­ios de Hol­ly­wood eux-mêmes le résul­tat d’idées enfan­tines organ­isées par des cerveaux mécaniciens. 

Comprendre

(Le cli­mat) — quand j’achète une Mer­cedes, je m’aperçois soudain que nom­bre de gens roulent en Mercedes.

Navarre 4

Quit­té le tertre après avoir har­naché le vélo. Il fait un temps de soleil et d’au­tomne, les mou­tons pais­sent, les aigles volent, le sen­tier qui amène à la Bidas­soa est con­stel­lé de châ­taignes. Der­rière le pont ancien, je trou­ve la Voie verte. Il s’ag­it du tracé que suiv­ait le chemin de fer d’époque, celui sur lequel j’ai marché en 1991, ce que je racon­te dans Soir Nuit Noir, réc­it de la même année, mais en trente ans tout est changé, le tracé liq­uide, éboulé, cat­a­strophique (les cinq cent kilo­mètres par­cou­rus trop vite, en chaus­sures de con­signe, en bas­kets neuves m’avaient mis les pieds en charpie) est semé de gravier, les tun­nels ont l’é­clairage automa­tique, les familles basques se promè­nent sur les Champs-Elysées. Comme je m’en rends compte, je me réjouis, j’ac­célère, je tiens une moyenne proche des trente kilo­mètres pour rejoin­dre la mer à Hon­darrabía quand une pierre fait sauter ma cham­bre. Elle expire, je suis à plat. Pas grave sinon qu’il s’ag­it de la roue avant. Mon­tée d’un porte-sacoches. Equipée d’un moyeu-dynamo. Que la jante est “tube­less-ready”. Que le pneu est de mod­èle clas­sique, donc inadap­té et impos­si­ble à dépareiller. Autrement dit: il ne fal­lait pas crev­er. Un heure plus tard, je con­firme: c’est un désas­tre. J’ai réparé des cen­taines de fois, mais là je n’y com­prends rien. L’idée que je pour­rais être n’im­porte où — dans l’At­a­ca­ma — en Laponie — loin, très loin — et que je suis là, au bord d’un aimable chemin basque, sous le soleil, m’en­cour­age: je jure de répar­er. Une ran­don­neuse s’ar­rête: “je t’aide?”. Quelle gen­til­lesse! Non — plus long de lui expli­quer que de per­sévér­er en soli­taire. Cepen­dant je n’y arrive pas. Les détails mécaniques fatigueraient les meilleurs esprits, moi le pre­mier, mais une chose m’ap­pa­raît : si je con­nais la théorie, en pra­tique je n’ar­rive à rien, je m’é­corche la main, je m’én­erve, je tords les spat­ules, je saigne. Le nez sur le pneu, je sens soudain une présence. Un cycliste. Habil­lé pour l’hiv­er, casqué, calme, et d’une ama­bil­ité! “Tu devrais…”. Le ton de la voix est celui d’un maître. Il a le savoir, je m’exé­cute. Au milieu du tra­vail, il recule de deux pas et dit : “étrange, la nuit dernière, j’ai rêvé que je crevais”. Et de m’ex­pli­quer que c’est impos­si­ble, lui, enfin son vélo, est équipé de “tube­less ready”. Moi, lui dis-je, je suis un imbé­cile, quand on m’a pro­posé des tube­less-ready, j’ai refusé. Rester dans la tra­di­tion, c’est ce que je voulais. — Oui, répond le cycliste, mais la tra­di­tion sur le pro­grès… je dirais… euh, achète une Fer­rari et fais-là tourn­er au char­bon, tu vois? La jante que tu as là, c’est une mer­veille, si je pou­vais me pay­er la même…”. Là-dessus nous finis­sons — lui surtout — et je m’empare de la pompe. Ma pompe. Elle ne marche pas. Il l’empoigne. Il con­firme: marche pas. Trente ans que je l’ai, lui dis-je. Il sort sa pompe. Elle marche. Il gon­fle mon pneu. Tan­dis que je remonte le porte-sacoches, le cycliste m’en­tre­tient de sub­til­ités tech­niques. Il faut se mon­tr­er cour­tois avec un ange tombé du ciel, je demande: et sinon, tu fais quoi? Le cycliste regarde autour de lui : je vais aller manger. Il indique sa direc­tion. Opposée à la mienne. Donc, lui dis-je, nous nous crois­erons sur le chemin du retour, car je vais à la mer. Cent kilo­mètres plus tard, je suis de retour sur mon tertre aux ânes et je n’ai pas revu le cycliste, ce qui est impos­si­ble, ce qui est vrai. 

Navarre 3

Encore de la peine à diriger, align­er, équili­br­er la camionette. Moi qui jamais n’ai su con­duire. Autre chose : tout ce qui allonge le corps, y com­pris le vélo, me sem­ble étrange. Dans ce cas, la pro­tubérance est de taille, plus de cinq mètres, sept avec le porte-bagages. J’a­joute que l’ac­cès au site de camp­ing d’Ar­itzi­gain se fait par une pente de 19% où se baladent les ânes. Une fois instal­lé, je suis le plus heureux des hommes. J’or­gan­ise un “monde en rac­cour­ci”, prof­ite de la fin du soleil, boit de la bière sous l’au­vent de toile, écoute son­ner les cloches au vil­lage voisin de Sun­bil­la. La nuit, l’an­goisse me rat­trape. La camion­nette prend les com­man­des. Elle desserre le frein à main, s’élance en bas du talus et s’im­mo­bilise con­tre le restau­rant. Je l’in­ter­roge: “que fait-on là?”. Elle répond d’un geste. Je vois! En par­tie haute, le ter­rain est trans­for­mé en marécage. Je ne dis pas non, mais me récrie: “la prochaine fois, aver­tis!”. La camion­nette: “Impos­si­ble, je viens d’ap­pren­dre que Calaferte va te ren­dre vis­ite et il arrivera par là, en marchant sur les eaux.”. 

Navarre 2

Seul sur un tertre d’herbe face à une mon­tagne dess­inée par une classe d’en­fan­tine, un cône façon Vanil noir. En plus tra­pu, le décor de cimes évoque les pré-alpes de l’Intya­mon dans notre Gruyère. Des ânes broutent autour de la camion­nette. Au restau­rant du camp­ing, la patronne m’in­stalle avec les ouvri­ers de la route. Elle sert de la tomate rose, de la laitue, un poulpe frit à l’ail, au dessert une Cua­ja­da (ser­ré de lait de chèvre) fumée au four, l’âiné des ouvri­ers — sans inter­rompre la con­ver­sa­tion qui est en basque — verse une gorgée de vin rouge dans nos tass­es de café.

Navarre

Je ne sais plus me lever. S’il le faut à une cer­taine heure, je ne sais plus me couch­er. Je me couche, je ne dors pas. La nuit passe, elle est blanche. Je m’en­dors; c’est l’heure. Déshabitué — onze ans que je vis sans horaire. Or, ce matin je dois pos­er une fenêtre avec Evola. Mau­vais jour. Il n’é­coute pas. Je dis: “j’ai ren­dez-vous avec Tol­do mon ami mex­i­cain dimanche soir à Hon­darrabía sur le golfe de Guipuzkoa, c’est un homme pressé, il atter­rit avec son Jet et repart, je ne sais pas com­ment cela se peut, je me tiens prêt, il a un moment, il télé­phone”. Cela dit le week-end dernier, alors que nous posions la fenêtre du salon. Mais Evola, après la négo­ci­a­tion sur le park­ing avec le tech­ni­cien du solaire, fait: “tu pars? mais…euh…combien de temps?”. Je ne suis pas sûr des dates, mais je pars et je sais quand, le 11 au matin. Evola: “alors tu pour­rais pass­er le onze au matin, avant de par­tir…?”. Ain­si, après avoir mal dor­mi, peu dor­mi, pas dor­mi, je dirige la camion­nette sur Puente, emprunte à l’aube l’au­toroute du désert, plonge dans le val, m’en­fonce dans le défilé, passe les tun­nels de roche. A mi-dis­tance, sur la route, un bloc de mille kilos tombé cette nuit. Je regarde crain­tive­ment vers le ciel. Passé la cen­trale hydro­graphique, j’en­tre sur le chemin de terre, je patine dans l’herbe des berges du Véral, arrête le moteur, me déchausse, tra­verse à pied le pont de Piedral­ma. Devant notre por­tail, deux chevreuils. Ils détal­ent la queue en pom­pon. Je frappe à la porte de la car­a­vane. — “Ah, tu es là? fait Evola. En fin de compte, j’ai com­mencé hier, il m’a fal­lu six heures pour la découpe. Me suis juste arrêté pour fumer.” Demi-heure plus tard la fenêtre alle­mande est posée, je repasse le pont et roule jusqu’en Navarre. Le soleil illu­mine encore lorsque je sta­tionne sur le terre-plein du camp­ing de Aritzi­gain au-dessus de la Bidassoa.