Michatoya

Izta­pa, côte paci­fique du Guatemala, vil­la­geois à face obscure, pieds nus, dégue­nil­lés, se frayant un pas­sage dans l’air dense et humide. Abouti sur le port de Quet­zal après des heures passées dans le bruit des embouteil­lages et autant de trans­bor­de­ments, bus, camion­nette, voiture. Une paysanne éden­tée me crie dans les oreilles que j’ai bour­rées de cire: “ma fille a accouché de jumeaux, elle m’a mise à la porte, main­tenant j’ai 70 ans, je suis pau­vre, je ren­tre à Escuint­la. Désig­nant les hangars de ciment le long de la route elle ajoute : “tout ça, c’est de la coca!”. En fin de course, dans un col­lec­ti­vo à la caisse trouée de rouille, au pla­fond brûlé, une mégère chargée de légumes et un étu­di­ant évangéliste rivalisent d’am­a­bil­ité pour me con­seiller un lieu où aller se repos­er quand par la por­tière que coince une ficelle on ne voit que familles assis­es à même le sol feux d’or­dures et casseurs de noix de cocos. Sur inter­net fig­urent pour­tant des listes d’hô­tel à façades blanch­es, piscines bleues, palmiers verts (ce que je veux pareille­ment éviter). Donc je con­tin­ue la crouse, suis le dernier sur la ligne, met pied à terre au ter­mi­nus et entend cette phrase énig­ma­tique: “le pont, c’est par là!”. J’a­vance vers la mer, mon sac sur le dos, c’est un lit­toral gris pét­role, une lagune piquée de gar­gotes où chantent des ivrognes, des enfants se jet­tent dans l’eau depuis les blocs de la digue. Trente-sep­tième heure. Je mange. Des tacos. Tou­jours des tacos. Gras. Chif­fon­nés. Servis par un gosse qui sort des chiottes. Regarde un match de foot. Limon­ade tiède. Léthargie. Pas­sage de motos toni­tru­antes, musique à plein vol­ume, clochards qui tour­nent, voisins qui me regar­dent. Chiens qui me sen­tent. Pas­sants qui chas­sent les chiens. Me salu­ent. Il y a un hôtel. Il ressem­ble à une épave. Retour sur la plage. Un grosse petite fille sor­tie de nulle part vient me réciter le menu que pro­pose sa maman, assise un peu plus loin sur un pousse-pousse chargé de ses ton­neaux et d’une plaque de chauffe: “elote, papaya, arroz”. Plus loin, un type au sol coif­fé d’un som­brero. A‑t-il une cham­bre? “…eh bien, ça dépend. Si tu l’aimes car­rée, c’est com­pliqué”. A l’hô­tel Sol y playa, sans pren­dre la peine de tir­er la grille, la pro­prié­taire: “nous sommes pleins”. Elle con­seille le Micha­toya. Des ivrognes quit­tent leur bout de trot­toir. Le plus vail­lant tend la main, je lui passe 5 Quet­za­les. A l’épicerie, le vendeur avance une Gal­lo à tra­vers la grille de sécu­rité. Alors, dis-je aux ivrognes, il est où ce Micho…taya?

-Mi…Micha…Michatoya.

En face, au fond d’une cour, l’air d’un dépôt de voirie. Une famille dîne. Des morceaux de nour­ri­t­ure tombent autour de la table, dans la pous­sière, dans le sable. L’homme est en liquette, il a son ven­tre, ses pieds. Il dit: j’ai pas. Puis: en haut je n’ai rien. Puis encore: je n’ai qu’une cham­bre à trois lits. En fin de compte, je m’in­stalle en haut, dans une cham­bre dou­ble et mon­tre mes bil­lets, ce qui ras­sure la famille.