Un musée où il n’y aurait d’autre chose à voir que le regard d’un autre peuple sur nous-même.
Notre civilisation moderne a atteint son acmé dans les modèles européens des années quatre-vingt (trois ou quatre pays.) A ce stade, perfectionner l’acquis, impliquait de refuser les prérogatives démocratiques à la partie la moins capable de la société. Le choix inverse — extension du marché au monde — a favorisé dans la masse les comportements d’inertie, lesquels finiront pas emporter toute culture de la liberté.
Un ravissement s’installe lorsqu’on écrit dans les justes dipositions. Encore faut-il en bénéficier. La vie courante empêche. On lutte. On aboutit parfois, et alors on commence à écrire. Puis on arrête, la vie courante vous terrasse, et on lutte encore. Autour de moi j’ai des exemples d’écrivains dégagés des contingences. L’argent est disponible. N’ayant pas à travailler, ils auront toujours une étape d’avance. Leur domaine de lutte est l’écriture. Le peu d’expérience que j’ai du ravissement me fait sentir comment on glisse de celui-ci au talent, au génie peut-être. Mais à voir les regards de M.L., je vois qu’on glisse aussi dans la folie.
Hauteluce, Savoie. Au village un kiosque. On y trouve la presse, des piolets, des chaussures, des tableaux de laine. La satisfaction de trouver Le Monde ici est aussi grande que si je le trouvais au souk d’Irbil. Du reste, j’ai honte de n’acheter que ça. Pire, si Le Monde n’était pas disponible, je m’en irais les mains vides. La dame encaisse. Elle parle de la neige, des vacances qui viennent de finir — les enfants, G. et moi sommes les seuls touristes du village — elle en parle avec la même attitude aimable qu’il y a deux ans, une attitude qui arrête le temps. Jeune et sereine, elle donne l’impression de n’avoir pas quitté le kiosque depuis deux ans (comment sait-elle pour la neige?) Et ces journaux, comment arrivent-ils dans le kiosque? Ils arrivent aujourd’hui et le lendemain, invendus, repartent. Que dire alors des chaussures, des tableaux de laine? Le kiosque est sur la route principale, mais elle est principale parce que c’est la seule.