Livre lu, aimé, oublié. Livre pas lu dont on vante la grandeur.

Trois fois dans la journée comme je pénètre dans le débar­ras, je sur­saute devant le porte­man­teau qui trop chargé a pris fig­ure humaine.

Tan­dis que je bêche, la can­ta­trice adossée au puits se maquille. Son sac de cuir bour­sou­flé con­tient un atti­rail et des télé­phones. Je plante la pelle car­rée, lève la terre et j’a­vance sur une ligne. Dans l’herbe autour de la can­ta­trice, des crayons, un miroir, une poudre, des crèmes, une brosse. Elle finit par les cheveux qu’elle ramasse pour moitié en chignon, le reste coule en mèch­es sur sa poitrine. Puis dans la cage d’escalier, elle chante un peu d’opéra et dit à Gala:
- Main­tenant que c’est fait, on va pou­voir pass­er à autre chose.

Au début d’un pro­jet l’en­t­hou­si­asme peut-être défi­ni comme la dis­tance entre les moyens et la fin. L’i­nap­pro­pri­a­tion ou le manque de moyens une fois con­staté amène la ruse: la fin est readap­tée. Cette étape prag­ma­tique est par­fois suiv­ie d’une étape fon­da­men­tale qui boule­verse le pro­jet: les moyens rassem­blés sont présen­tés comme des fins atteintes. Ici la ruse cède à la tricherie. Tel est le régime de toute chose qui s’ac­com­plit dans le temps.

Le règne de la quan­tité, tant red­outé de Calaferte. La notion de partage dis­parue, la notion de cul­ture com­mune dis­parue, c’est désor­mais le tour de la langue. Faite des mots d’or­dre ou de désor­dre. Qui reprend à son compte l’ac­tion. Chaque jour moins de marge de manoeu­vre dans le monde réel, et une langue chaque jour plus matérielle, au ser­vice de la délivrance bru­tale du corps (le juron, le cri, la for­mule, le cliché.), une langue compensatoire.

Jusqu’i­ci, j’ai tou­jours résisté, me dit C. jamais je n’ai fait de sport.

Mono­logues en place des con­ver­sa­tions. Là où l’un s’ar­rête, l’autre reprend — pas de rap­port. Ce que je dis, ne m’in­téresse plus, cela m’en­nuie. A quoi bon ajouter son mono­logue à ceux des autres? Dans ces con­di­tions, la parole n’est qu’un effort.

Thème majeur, sal­va­teur de la lit­téra­ture à venir, le silence.

Cent-vingt kilo­mètres d’ef­forts pour aboutir à Saint-Claude, sept heures que je pédale. Ressor­tir du val­lon est éprou­vant. L’heure suiv­ante chaque tour de roue me coûte. Lorsque j’ar­rive à la mai­son, Gala est en com­pag­nie de la can­ta­trice lau­san­noise et d’un améri­cain éleveur de mou­tons qui boit trois bouteilles de vins dans la soirée.

Domaine du Chanet, Ornans, un camp­ing et d’emblée: ” Je n’ai rien à votre nom.” Du moins la dame est là, une pan­car­te indique en effet “Pas d’ac­cueil entre 12h00 et 18h00. Le con­seil: “Installez-vous” La dam trou­ve quelque chose dans son reg­istre. Ah, vous faîtes par­tie des écrivains invités par le Con­seil région­al…! Elle tend une clef, la 49. Les car­a­vanes sont étagées sur trois rangs. J’en compte dix-huit. Pas toutes mar­quées d’un numéro. Le jar­dinier s’of­fre pour me guider.
- Vous avez un bun­ga­low ou une car­a­vane.
- Une car­a­vane je crois, la 49.
- Ah non, ça c’est un bun­ga­low… la 49 hein? Je ne suis pas sûr… Je ne con­nais pas tous les numéros.
Et il retourne à sa corvée de chiottes.
Je me lave avec du déter­gent vais­selle oublié dans un évi­er et de la mousse à ras­er, j’en­file des mocassins et une chemise, je rejoins l’édi­teur sur son stand du Salon du livre d’artiste. MM, l’autre écrivain, est déjà là, au stand, plongé dans une lec­ture. La heures passent, il ne dit rien. Puis soudain, deux heures plus tard, lorsque j’ai une con­ver­sa­tion avec l’édi­teur du stand voisin, il m’in­ter­rompt.
- Je sais tout des auteurs de la Beat.
Sa femme con­firme et elle explique qu’ils ont acheté à Tanger des objets de Paul Bowles. Des objets signés Paul Bowles. Des objets qui ont appartenu à Paul Bowles.
J’en déduis que Paul Bowles sig­nait sa brosse à dents, sa fourchette, ses culottes.
Dans l’après-midi nous pas­sons chez Aldi pour acheter du vin. C’est un super­marché de la ban­lieue de Bucarest sous Ceauces­cu. Un paquet de pâtes, trois plaques de choco­lat, six bouteilles de lait, trois de vin. Si nous achetons une bouteille, elle ne sera jamais rem­placée. Les employés, l’air inqui­et, errent entre les éta­lages. Nous ressor­tons les mains vides. S. s’ex­cuse. Je pro­pose de me ren­dre au cen­tre-ville. Trois kilo­mètres dans les gaz sur un trot­toir mis­érable, enfin une épicerie. Plutôt que de ren­tr­er par la grande rue, j’emprunte un sen­tier con­tre la Loue. Au bout de 500 mètres, il est fer­mé au bar­belé. De retour au salon, nous aval­ons un verre de Pous­lar, le cru d’Ar­bois pris chez l’épici­er, puis le salon ferme. Au restau­rant, con­ver­sa­tion sur la cul­ture, donc sur rien (les expo­si­tions qu’il faut avoir vues et qu’on a mal­heureuse­ment man­quées…), puis retour dans la car­a­vane. Le matin, tôt, nous nous diri­geons vers la cafétéria. La camp­ing dis­pose d’une café­te­ria. Un garçon aux cheveux teint de roux apporte du pain décon­gelé et une cafetière d’eau brune, du café. Aus­sitôt avons nous rem­pli nos tass­es, il reparaît.
- Je reprends la cafetière, il y a d’autres clients.