Travaux éprou­vants dans la mai­son. Pous­sière de plâtre dans les nar­ines, boue dans les pas­sages, cri des meuleuses. Et les ques­tions inces­santes des arti­sans afin de résoudre des prob­lèmes qui, réflex­ion faite, sont sans solu­tion. Mon compte en banque fond. Ce n’est pas une expres­sion. Hier, la salle de bains était car­relée. Aujour­d’hui, après con­stat de la médi­ocrité du tra­vail, un nou­veau car­releur est sur place. Il démonte la faïence neuve et la jette à la benne. C’est une expres­sion. Il n’y pas de benne. Des tas se for­ment devant la mai­son. Il fau­dra débar­rass­er. Pour met­tre où? A la déchet­terie le fonc­tion­naire m’ex­plique qu’il n’ac­cepte pas plus de tant et tant de kilos de gra­vats. Le con­seil munic­i­pal me con­voque. Des vil­la­geois qui cherchent leurs mots. Et trou­vent des expres­sions à la mode telles que “mise aux normes”, “inter­com­mu­nal­ité”, “ser­vice juridique”.

Film sur les moines du Mont-Athos. L’un d’eux, un bout de bâton à la main, remue des crânes:
- Je m’habitue à penser que je fini­rai ici, au milieu de mes com­pagnons.
- De quand datent-ils?
- Oh! les plus anciens sont du XVI­Ième.
(Les moines sont enter­rés, puis déter­rés et leur squelette porté sur le tas.)

Le long de la route, pan­neaux qui font appel aux mécènes: adopt this high­way. La plu­part ont trou­vé pre­neur, ain­si lit-on par exem­ple: his familiy ded­i­cates this high­way to the hon­or of Jon Spencer jr.

Vil­lage de deux cent âmes, com­mu­nauté suiv­ante à cent kilo­mètres. Riv­ière qui creuse un pré. Je pense à “La pêche à la tru­ite en Amérique”. Ce for­mi­da­ble élan de générosité hip­pie. Même quand le sang coule, il est sucré.

Tout est inter­dit, réprimé, amend­able. Petit formel admin­is­tratif de la peur. Qui suf­fit à expli­quer la créa­tion d’un mythe de la lib­erté, de l’ex­cès, de la folie, de l’ex­cen­tric­ité. Hol­ly­wood est l’en­vers de la réal­ité américaine.

Gala répond au télé­phone une fois sur deux. N’an­nonce rien, sinon” j’ai démé­nagé, je suis dans le sud… il fait chaud, je crois que je vais me met­tre à l’ombre.”

Les enfants en plein rêve. Comme s’ils volaient. A l’é­tape nous courons dans les super­marchés et mon frère leur rem­plit les mains de jou­ets et de babi­oles. La camion­nette ressem­ble à une fête foraine. Maman con­sulte la carte et nous emmeène vers Zion, Bryce Canyon, Nat­ur­al Arch,.

Cour­toisie des améri­cains, gen­til­lesse. Et calme. L’Eu­rope est trép­i­dante, agres­sive. Mais sur cette gen­til­lesse, que fonder? La con­ver­sa­tion ne prend pas. L’im­men­sité des paysages a vidé les esprits. On com­prend la force car­i­cat­u­rale que peu­vent revêtir ici les reli­gions du désert.

Enfin nous quit­tons l’U­tah et les règles des Mor­mons, pas de cig­a­rettes, de thé, de café, d’al­cool (plusieurs femmes autorisées, mais dans ces déserts nous n’en voyons aucune ), nous voilà chez les indi­ens de la Nava­jo Nation: alcool inter­dit. Les routes sont pleines de bus sco­laires jaunes qui emmè­nent les petits indi­ens vers les bâti­ments des mis­sions évangéliques. Autour, le dépo­toir. Car­cass­es de véhicules, mobile-home plan­tés en terre, villes bidons et palis­sades. Nous allons chercher des ham­burg­ers à la croisée des routes, nous man­quons ren­vers­er un gamin de douze ans ivre-mort.

Neige le matin sur Rol­ley — je jette des casseroles d’eau bouil­lante sur le pare-brise de la camion­nette. Les enfants courent nus et enfumés et se jet­tent dans le spa. Chaque matin j’ap­pelle Gala. Dix-sept heures en France. Qui ne répond pas. J’en­voie un mes­sage. Puis la ligne est inter­rompue. Il est l’heure de repren­dre la route. La journée nous mar­chons dans les parcs, sou­vent seuls. Nature puis­sante, qui fascine. Beau­coup de silence. Que nous com­pen­sons en par­lant sans cesse pen­dant le voyage.