Enfin nous quit­tons l’U­tah et les règles des Mor­mons, pas de cig­a­rettes, de thé, de café, d’al­cool (plusieurs femmes autorisées, mais dans ces déserts nous n’en voyons aucune ), nous voilà chez les indi­ens de la Nava­jo Nation: alcool inter­dit. Les routes sont pleines de bus sco­laires jaunes qui emmè­nent les petits indi­ens vers les bâti­ments des mis­sions évangéliques. Autour, le dépo­toir. Car­cass­es de véhicules, mobile-home plan­tés en terre, villes bidons et palis­sades. Nous allons chercher des ham­burg­ers à la croisée des routes, nous man­quons ren­vers­er un gamin de douze ans ivre-mort.

Neige le matin sur Rol­ley — je jette des casseroles d’eau bouil­lante sur le pare-brise de la camion­nette. Les enfants courent nus et enfumés et se jet­tent dans le spa. Chaque matin j’ap­pelle Gala. Dix-sept heures en France. Qui ne répond pas. J’en­voie un mes­sage. Puis la ligne est inter­rompue. Il est l’heure de repren­dre la route. La journée nous mar­chons dans les parcs, sou­vent seuls. Nature puis­sante, qui fascine. Beau­coup de silence. Que nous com­pen­sons en par­lant sans cesse pen­dant le voyage.

Ici c’est l’U­tah, nous dit l’homme qui porte une tête de boeuf en métal ser­rée sur la glotte, l’al­cool est à 1%. Le patron hausse les épaules et nous regarde quit­ter le bar, regag­n­er le motel. A Hatch, il y a: le motel, le bar, la sta­tion-ser­vice, trois esplanades de gravier où ranger des caravanes.

Motel de Hatch, sur le plateau. La tem­péra­ture est tombée à 5 degrés. Comme chaque soir nous prenons trois cham­bres dou­ble. Un adulte et un enfant par cham­bre. En face de mon lit ce soir, deux fois le même tableau.

A Saint-Georges, pre­mière ville que nous tra­ver­sons après avoir quit­té Las Vegas en direc­tion de l’est, la cais­sière du super­marché demande à mon frère — dont le fils est bien­tôt en âge d’a­cheter de l’al­cool — de présen­ter son passe­port pour autoris­er l’achat d’un paquet de bière. Dans une vit­rine, des cannes à pêche, des balles et des fusils-mitrailleurs.

Longue prom­e­nade sur le Strip, à pied, en tapis roulant, via des passerelles, des couloirs, à l’in­térieur, à l’ex­térieur. Un ciel peint, véni­tien, suc­cède au ciel bleu du Neva­da. Plus loin, la fontaine de Tre­vi, la stat­ue de la lib­erté, le palais des Doges, Ghizé. Choses venues d’ailleurs. qui pour la plu­part n’ex­is­tent qu’i­ci. Ebahis, les améri­cains regar­dent. Par­lent peu. Ils sem­blent avoir per­du leur texte. Le long des galeries, sur des étages et sur des kilo­mètres, les mar­ques de luxe tien­nent bou­tiques. Peu d’a­cheteurs. Les vendeuses, élé­gantes et debout (inter­dic­tion de s’asseoir) regar­dent défil­er les touristes. Tout cela comme si le met­teur en scène était pris dans un embouteil­lage et qu’on l’at­tende pour com­mencer. La dure réal­ité est aux car­refours des grandes avenues, là où sont assis des clochards aimables et anéan­tis. Mais eux aus­si rsem­blent atten­dre de retrou­ver un rôle. Ce qui est opti­miste. Du reste, l’am­biance est policée. Donc men­acée d’une con­stante rup­ture d’équili­bre. Que seule imag­ine l’eu­ropéen. Car l’améri­cain sem­ble vivre dans une enclave d’é­ter­nité qui offre, comme toute enclave, les avan­tages et incon­vénients de la prison.

Petit déje­uner à qua­tre heures du matin dans un restau­rant du rez de chaussée au milieu des machines à sous. Les salles capi­ton­nées n’ont pas de fenêtres, la musique est con­stante, notre serveuse incar­ne une star des années 50. Des mex­i­cains et des slaves par­mi le per­son­nel. Nour­ri­t­ure à la con­sis­tance proche du morti­er. Je com­mande un expres­so, “Ana Dominguez” m’ap­porte un demi-litre de café clair. En face du restau­rant, sur le tapis, une Corvette “à gagner”.

Logés au Stratos­phere hotel. Je l’ai choisi pour sa tour, plus haute que le Tour Eif­fel. Les enfants se baig­nent et jouent au bal­lon sur l’e­s­planade, devant la tour. Soudain un homme se jette dans le vide. Deux cent mètres plus bas, il tape son cos­tume, rend son har­nais, salue et mange une glace.

Cham­bres comme des piscines, piscines comme nos stades, désert sans limites.

L’aile du DC 9 de West­ern Air­line est rafis­tolée. Je sig­nale à mon frère une planchette clouée et enduite d’un mas­tic vert. Tra­vail fruste, au doigt. je plaque mon vis­age con­tre le hublot. L’om­bre de l’ap­pareil se détache sur le fond ter­reux du Neva­da. Vingt heures de vol depuis Genève, en deux étapes, Lon­dres et Los Ange­les. Les enfants dor­ment. L’hôtesse apporte de la bière et des glaçons. L’aile trem­ble. Il est dix-sept heures, il fait trente degrés. En bas, sur de longues routes qui filent entre les météorites, des picks-up. Dans mon dos, un noir fait du grain à une blonde. Je ne les vois pas, je les entends. Lui surtout. (Dans ces moments, l’homme ne peut que par­ler). L’en­t­hou­si­asme du noir est sans lim­ites. Nous ne sommes pas arrivés à Las Vegas, il est déjà gagnant.