Exception faite de l’appel passé aux enfants hier, voici trente-cinq jours que je n’ai plus fait usage d’un téléphone. Rien de plus agréable. N’était-ce le travail qui m’impose d’être atteignable j’y renoncerai définitivement et pour mon plus grand bonheur.
Brutalité
A l’inverse, je n’ai été heurté que trois fois par le comportement des touristes. Une fois dans un restaurant à Siem Reap où une tablée d’Américains s’agitait grossièrement sous l’effet de l’excitation. Ajoutons, en toute innocence, c’est-à-dire sans animosité. Les Américains parlent fort et remuent pour se sentir exister, trait de caractère propre aux colons qu’ils furent et aux occupants qu’ils sont devenus d’un territoire vaste et vide. Les autres fois de la part d’Israéliens. Leur manque d’assurance est tel qu’ils transforment tout geste et parole en un signe d’agressivité. Le cas de l’Israélien qui explique avec morgue à un vendeur abasourdi que son prix est trop élevé et que jamais il ne le payera alors que ce dernier n’a encore articulé aucun prix et que l’Israélien n’a nullement l’intention de se porter acquéreur est connu, l’autre moins; c’est l’après-midi, il fait chaud, des étrangers de différents pays, certains en famille, boivent ou grignotent sur une grande terrasse à couvert. Arrive un jeune couple. Lui arrache la carte des mains du serveur, plutôt que de la consulter il demande ce qu’il y a, plutôt que d’écouter la réponse du serveur dit ce qu’il veut, puis ayant dit, précise qu’il veut que ce soit bien cuisiné, bien servi, le tout sur le ton du caporal dans l’exercice de la donnée d’ordres. Vient le tour de la compagne dont on attendrait plus de retenue. Eh non, elle aussi beugle. Le serveur, un transsexuel épais qui navigue entre les tables avec nonchalance, va répéter la commande en cuisine. Alors, face à face, comme des soldats qui préparent une attaque dans l’ombre d’un char d’assaut, l’homme et la femme entament une conversation. Ils ouvrent grand la bouche, les deux à la fois, et crient. De l’environnement, ils n’ont aucune notion ou alors strictement physique: il y a des humains à quelques mètres, ici et là, mais pour l’instant ils ne présentent pas de danger. Plus tard, lorsque les plats sont apportés, chaque geste sera l’occasion de renverser quelque chose, la salière, le saucier, la bouteille. Une telle brutalité est une sorte d’échec de l’esprit. Elle n’est pas rassurante en ce qui concerne l’avenir de la société israélienne. Survivre n’est pas tout.
Savoir-vivre
Durant ce séjour au Cambodge puis en Thaïlande, une nouvelle fois conquis par le savoir-vivre spontané de ces peuples. Certains m’opposent qu’il n’y a là que modestie. Cette façon de s’inscrire dans le monde est l’apanage de la pauvreté, prétendent-ils, et disparaîtra avec elle — j’en doute. D’abord, jamais je n’ai de façon aussi régulière, dans aucun autre pays sinon l’Indonésie, lui-même appartenant à la même zone géographique si ce n’est à la même religion, rencontré cette excellente attitude. Ensuite, c’est aller un peu vite en besogne que de déclarer la Thaïlande pays pauvre. Je miserai plutôt sur une explication indiquant la conservation au sein du capitalisme d’une culture religieuse ritualisée qui ordonne avec réussite la sphère du spirituel et cela non pas sur une base abstraite, mais dans la perspective d’un usage quotidien du monde.
Supermarché
Arrivé à Fribourg en matinée. Rues vides, ciel pluvieux, armoires vides. Je vais au supermarché. Je déteste cela, mais Gala vient de prendre l’avion, elle est fatiguée. Choc lorsque la porte coulissante s’ouvre sur les victuailles exposées. Est-ce un cimetière ou un musée d’art contemporain?