D’une personne à l’autre, veillant à ne pas suffoquer, je courais informer de ce concept de “spectacle intégré” que Guy Debord parfait dans ses Commentaires sur la société du spectacle et je savais l’auteur, mon ami, disponible et proche pour le cas où surviendrait chez l’un ou l’autre de mes interlocuteurs un doute. La tâche bien avancée, je me présentais au guichet de douane afin de passer en Suisse. Un Espagnol me précède. Il me fait remarquer qu’avec en main un faux passeport, je ferais mieux d’escamoter mon vélo.
- Ils vont exiger que vous l’exportiez et à cette occasion ils se pencheront attentivement sur vos papiers.
J’entreprends alors de chercher Guy Debord pour faire face à cette mainmise du pouvoir sur le réel.
Mainmise
Marcher
Marchant tôt ce matin dans les rues de Fribourg, je m’étonnais de savoir marcher et de pouvoir marcher. Cette direction imprimée au corps exprime au plus près la liberté, du moins dans son expérience primitive. Un soleil vif traversé d’air frais précisait les contours de la ville. Un instant, il m’a semblé que je pourrai aller loin, au-delà du but assigné qui fatalement ancre l’existence dans le quotidien.
Enjeu
Combat avec le gardien de prison. Affable, doux, causant. Dès que nous tapons les gants, il change d’attitude. Concentré, il attaque. Il m’accule dans un coin de la salle et je ramasse. Chaque coup rappelle qu’il est confronté au quotidien à des voyous. Là où l’enjeu est pour moi symbolique, il est pour lui réel. Degré d’engagement est incomparable.
Enfants
Du balcon, où je bois un jus d’orange au soleil, j’entends un enfant qui appelle son camarade lequel l’a devancé sur le chemin des écoles.
- Attends!
L’autre se retourne, le reconnaît, s’immobilise.
Alors le premier, tout en courant:
- Attends! Attends! Attends!
Et arrivé à la hauteur du camarade:
- Attends une minute, j’arrive!
Dates et heures
Je flâne dans Rambuttri quand d’une terrasse me hèlent les trois Italiennes rencontrées dans le car Trat-Bangkok. Elles m’interrogent sur mon départ. J’annonce que mon avion est pour le lendemain, que j’ai dû réserver une nuit de plus. Elles me font remarquer mon erreur, mon vol est ce même soir. Il y a des rencontres providentielles.
Hommes bleus
Khao San, Bangkok, la rue où rien n’étonne personne. Promenez-vous avec une casserole sur a tête, nul ne se retournera. Or, un couple produit la stupéfaction. Je suis choqué. Jusqu’au bassin, tous deux semblent avoir été trempés dans un pot d’encre. Leurs jambes sont uniformément bleues. Au-delà, la peau est complètement tatouée, mais dépourvue de motifs. Le visage et une partie du crâne sont également bleus mais striés d’éclair rouges, jaunes et noirs formant un chaos. Plus une centimètre de peau naturelle nulle part. Le garçon, lui, à la moitié de la tête rasée et tatouée. La fille a les cheveux relevés et les taches d’encre remontent au-dessus des oreilles. Leurs yeux sont trafiqués au moyen de lentilles de contact. Ils sont jaunes et rouges. Ils vont pieds nus, comme des lézards qui tiendraient sur les pattes arrière. L’effroi se lit sur les visages des passants. Rapport au corps, jamais il ne m’avait été donné de voir acte aussi fou. Hier encore, revenant sur mon étonnement, je songeais aux parents de la fille. A leur désespoir. Et bien entendu à l’avenir impossible de ces deux bêtes de foire.