Ouvrir les yeux

Remuant, écrivant, cuisi­nant, lisant, roulant, courant, jamais je ne sus­pends mon activ­ité et j’ai tort: les réper­cus­sions sur la qual­ité du som­meil sont innom­brables. Un peu de chimie par­fois coupe de noir deux journées, mais le plus sou­vent, je suis tiré à hue et à dia. Depuis trois semaines, peu importe l’heure à laque­lle je me mets au lit, j’ou­vre les yeux à 4h32.

Nihilisme

Volon­té man­i­feste de destruc­tion des peu­ples d’Eu­rope qu’­ex­pri­ment à tous les étages de l’en­tre­prise brux­el­loise les paroles et les actes des tech­nocrates. Le nihilisme est à son comble. Lorsque j’oc­cu­pais le bâti­ment genevois de l’OMC avec un groupe d’a­n­ar­chistes en 1991 pour pro­test­er con­tre l’im­po­si­tion de l’Ac­cord Mul­ti­latéral d’In­vestisse­ment, je ne pou­vais me douter que les straté­gies total­i­taires des ces nou­veaux poten­tats ligués con­tre l’e­sprit cri­tique passeraient par des moyens aus­si per­vers que l’en­cour­age­ment à l’af­flux mas­sif d’anal­phabètes issus du tiers-monde.

Bungalow 4

En fin de compte, je n’au­rai pas à retourn­er au club ce soir pour pren­dre part à l’en­traîne­ment, muni de mon con­trat d’ad­hérent, de la carte de vis­ite d’un avo­cat et du numéro de la police affiché sur le portable, prête à être appelée en cas de men­ace de recon­duite, comme je comp­tais le faire, une let­tre du Tri­bunal m’é­tant par­v­enue à l’in­stant ordon­nant la com­paru­tion des parties.

Lâche

Comme bien sou­vent dans les péri­odes his­toriques qui précè­dent les cat­a­stro­phes, la lâcheté est à son comble. Ceux qui dénon­cent le dan­ger sont lynchés par ceux qui craig­nent que le sim­ple fait de le désign­er n’en aug­mente la portée.

Steak

L’autre soir, j’in­vite un jeune ami à dîn­er d’une steak après l’en­traîne­ment sportif. Voy­ant la pièce de viande frire dans la poêle, il demande:
- Veux-tu que je la paie?

Vagabond

Ma déci­sion prise, Mamère ne s’en effraie pas plus que cela; Olof­so, fatal­iste, m’en­joint de “penser aux enfants” sans bat­tre en brèche le pro­jet; quant à mon père, après un silence, il dit:
- Tu as pen­sé aux mal­adies? Tu n’es plus si jeune!
Puis, changeant de ton:
- Tu as raison.

Vie

Lumière fab­uleuse sur la colline du Guintzet. Dès l’aube, le chant des oiseaux. Le cor­beau qui tout l’hiv­er vis­i­tait le jardin fouille la terre piquée de fleurs. Il y vient aus­si une pie à la queue blanche et un passereau au plumage vert qui volète au-dessus des haies. Sym­bole du retour de la vie, je rêvais cette nuit qu’embarqué sur une chaloupe qu’une marin tirait dans le sil­lage de son yacht, je me pen­chais sur les eaux du Léman décou­vrant que l’on nous avait men­ti: toutes sortes d’an­i­maux nageaient dans les pro­fondeurs et d’abord de grandes pieu­vres rouges. Bien­tôt déposé sur une île, devant une chapelle, je pri­ais donc qu’on me par­don­nât mon erreur. Il y a de la vie, avouais-je.

Théâtre

Hier au théâtre, ce qui, heureuse­ment, ne m’é­tait plus arrivé depuis dix ans. Après avoir ressen­ti la plus vive inquié­tude à l’an­nonce que la pièce dur­erait deux heures, je me suis diver­ti. A la sor­tie des acteurs, je salue Jacques Roman dont le jeu était excel­lent et j’évite Nico­las Rossier, vu pour la dernière fois il y a trente-six ans; nous nous étions alors bat­tus à coups de poings.

Progrès

Per­son­ne ne sem­ble s’alarmer de ce que les gou­verne­ments européens sont passés en quelques mois, sous cou­vert de la loi anti-ter­ror­iste, de l’ar­resta­tion de respon­s­ables d’at­ten­tats (et déjà, en rai­son du secret d’en­quête, le fonde­ment de l’in­cul­pa­tion était invéri­fi­able) à l’ap­préhen­sion de “pré­sumés terroristes”.

Etranger

Jamais je ne m’é­tais sen­ti aus­si étranger. Hasard peut-être, la dernière fois que j’ai fait pareille expéri­ence, c’é­tait dans cette même ville de Fri­bourg, en 1981. Elève de Saint-Michel, je vivais alors à Givisiez. Qua­tre fois par jour, je longeais la rue du Jura pour gag­n­er au cen­tre-ville le col­lège. Ce couloir mar­quait la sépa­ra­tion entre deux univers: celui de la famille, logée dans une mai­son mitoyenne sans qual­ités, et celui de la Suisse, ici réduite à un lieu entre tous détesté, le col­lège et ses class­es de garçons crasseux, dont la mienne, fréquen­tée par des ado­les­cents au car­ac­tère sim­ple qui, la plu­part, à l’age de seize ans, n’é­taient pas allés jusqu’à Berne ou Lau­sanne. J’ar­rivais pour ma part de Madrid et d’Helsin­ki et ce régime obscur fait de rou­tine et de bêtise, car­ac­téris­tique d’une men­tal­ité de bourg, m’ap­pa­rais­sait, aidé par le trag­ique qu’ap­porte l’é­mo­tion au sor­tir de l’en­fance, comme un cauchemar. C’est ain­si que je m’é­tonne ces jours de me retrou­vé, dans une sit­u­a­tion et à un âge tout dif­férents, le même sen­ti­ment d’en­nui et de pesan­teur que je ne puis qual­i­fi­er autrement qu’en écrivant: je ne m’é­tais jamais sen­ti aus­si étranger.