Transvaluation de toutes les valeurs

Sous les cadeaux, le sapin.

Lettres

Paul Valéry jeune écrivant des let­tres à André Gide jeune, cha­cun s’ef­forçant d’imiter les tour­nures lan­gag­ières des sym­bol­istes tutélaires, Rémy de Gour­mont ou Hen­ri de Rég­nier, ce qui donne un échange incom­préhen­si­ble dont on devine qu’il ne com­pren­nent pas eux-mêmes le sens.

Arrivés

Ce sérieux imbé­cile des imbé­ciles qui se sont don­nés de la peine pour arriv­er. Arrivés ils s’es­ti­ment en droit de vous rançon­ner dis­ant :
- Je vais vous mon­tr­er.
- Puis-je vous ren­seignez?
- Deman­dez-moi!
- Voilà com­ment ça se passe…
- Je vous explique.

Technique

La vache à l’étable regar­dait à gauche et à droite et comme elle voy­ait à gauche et à droite deux autres vach­es en con­clu­ait qu’elle était immo­bile (toutes les vach­es font cela pour s’as­sur­er que le foin qu’elles broutent devant elles ne va pas disparaître).

Stabile

Jusqu’à une cer­tain âge, on croit que le monde est sta­ble et accueil­lant de sorte qu’on met un point d’hon­neur à se mon­tr­er insta­ble. Puis, sous l’ef­fet des con­traintes, on se raisonne et on s’in­tè­gre avec méth­ode à ce monde sta­ble qui se pro­pose de nous accueil­lir. Fausse approche. Le monde est insta­ble  et se con­former à l’idée d’un monde sta­ble con­siste avant tout à réduire son champ d’ac­tion et de pen­sée. C’est cela même qui pro­duit à grande échelle l’il­lu­sion d’un monde stable.

Faire

Com­ment fait-on les choses? A moitié. Tou­jours à moitié.

Américains

Étrange nos­tal­gie chez les Améri­cains: ils regret­tent ce qu’ils pos­sè­dent, leur vie quo­ti­di­enne, leurs espoirs de chaque jour.

Contraire

Le fan­tasme d’être le con­traire absolu de ce qu’on est. La folie d’y tendre.

Camarade

École de com­merce de Lau­sanne en 1984 — j’ai eu l’oc­ca­sion de le dire ailleurs — une caserne arpen­tée par des ratés de l’é­d­u­ca­tion. Intro­duisez un gosse par une porte il en ressor­tait un adulte châtié. Quoiqu’il en soit, fig­u­rait par­mi les cama­rades con­sen­tants de ma classe un beau garçon char­p­en­té et affa­ble, les cheveux en brosse, qui fai­sait des notes moyennes et, naturelle­ment, sédui­sait les femmes, dont l’une, plus curieuse que la moyenne et mar­quée par un début d’en­gage­ment poli­tique, me con­fi­ait volon­tiers ses inquié­tudes. Inutile de pré­cis­er: à l’heure des jeux de séduc­tion, elle se tour­nait vers le beau garçon. Si je rap­porte cela, c’est que le mois dernier, je regar­dait une film hol­ly­woo­d­i­en sans relief et qui est-ce que je recon­nais? Mon cama­rade! Il tient un petit rôle. Il a les cheveux en brosse. Il n’a pas vieil­li. Il est affa­ble, dis­cret, sans per­son­nal­ité, quelque peu fat.  Et il joue le rôle du séduc­teur mal­heureux à qui la vedette rav­it naturelle­ment la bien-aimée.

Diego 2

Rencogné dans le divan de récep­tion, le pre­mier matin avant l’é­tape à vélo sur les Pyrénées, à Tossa de Mar, Diego, le Chilien que je côtoy­ais alors pour la pre­mière fois, me tend la main:
- Mon nom est Diego. Je suis trau­ma­to­logue.
Le soir même, au restau­rant, inter­venant dans la con­ver­sa­tion que tien­nent douze com­men­saux:
- Moi qui suis trau­ma­to­logue.…
Plus tard, au cours du voy­age d’ une semaine, il répétera par deux fois:
- Je suis trau­ma­to­logue. J’ai étudié la médecine pen­dant qua­tre ans. Ensuite je me suis spé­cial­isé. J’ai étudié le bras. Deux ans. Et puis une autre spé­cial­i­sa­tion: l’os mineur du coude. Deux ans. Je ne suis pas n’im­porte quel trau­ma­to­logue. J’ai étudié pen­dant huit ans!