D’une toile d’un petit maître dans le style romantique accrochée à la paroi de mon salon et qui appartenait à Monpère (elle montre un torrent qui creuse le ciel, la forêt et le roc), je dis: “ce serait mieux sans cet oiseau planant”. Monpère se tourne vers sa femme: “Tu te souviens si c’est moi qui l’ai rajouté?”.
Noël 2
Vaches et moutons sur les hauts pacages, les cloches tintinnabulent, l’air est vaporeux et le soleil tiède. Une veillée de Noël. Les pluies qui pendant des jours ont ramassé les cailloux des montagnes pour les rouler dans le lit de la rivière se sont arrêtées. Au village l’ambiance coutumière, faite de silence à peine traversé d’éclats de voix et du bruit des bêtes, a repris. Le monde est aux portes. Les portes tiennent.
Importation
Le gouvernement a déposé dans la ville voisine deux cents Noirs prélevés sur les stocks de Tenerife. Cette ville est petite. Cette ville a une population restreinte. Cette ville a une activité poussive. Et peu de moyens. Les noirs sont visibles de tous. Le gouvernement fait un test. “Pour l’instant, ils jouent au football”, nous dit la presse locale. Et le maire sourit pour la photo, et le feuille de chou circule. Ces Noirs — jeunes, forts, analphabètes, en pyjama et baskets — sont des armes biologiques. Lorsque la population bafouée et appauvrie se dressera contre le gouvernement, les Noirs défendront le gouvernement qui est son moyen de survie.
Noël
Monpère et sa femme arrivent d’Andalousie. Je les prends au train de Saragosse. Bâtie à coups de millions volés, la gare est l’objet le plus absurde à la ronde. Vaste, haute, trop haute, posée sur le rail Madrid-Barcelone, coiffant un terrain cabossé, sa taille est celle d’un stade. Monpère la trouve “très bien”. Au loin, sur un terrain vague, le Pôle technologique, cube de verre sorti d’un programme informatique. Au premier étage, le Fablab où j’ai construit en avril le prototype de ma nouvelle entreprise. Jetant un regard sur ce site qui exhibe les vestiges de l’Exposition universelle, il me vient à l’esprit que des mains des héritiers de Borobudur ou de Montalbán ne pouvaient sortir que des pâtés de sables bouddhiques ou des pyramides précolombiennes — l’inverse étant immédiatement vérifié ici, où les modèles sont ceux de la Brève histoire de l’architecture contemporaine. En voiture, nous gagnons la zone industrielle de Castejón de Valdejasa. Au bout d’une rue numérotée un service à la pompe pour camionneurs vend à des prix hors-concurrence le diesel. Il y a aussi un restaurant pour ouvriers. La cuisine espagnole étant paysanne et ouvrière plutôt que monarchique, c’est dans ces restaurants-cantines que l’on obtient le meilleur. Lapin, tripes, soupe de crustacés et vin du tonneau, et le flan maison; certain plats laissent à redire mais là Monpère trouve “excellent”. Puis Gala, Cara et Monpère somnolent — je roule. C’est alors ma partie préférée: les déserts gris et rouges du sud de Huesca. Ils finissent contre le mur des Pré-Pyrénées. Là, nous gravissons le large col qui ouvre sur le haut-Aragón. En fin d’après-midi nous sommes rendus. Ma maison est une maison de poupée, nous avons donc loué un “rural” pour accommoder Monpère et sa femme. Rendez-vous est pris pour l’apéritif du soir: le feu ronfle derrière le sapin.
La critique
L’un des obstacles inattendu à la réflexion chez ceux-là qui s’ordonnent au travail de la réflexion et en font la publicité est qu’ils jugent que le discours majoritaire qu’il convient de critiquer étant lui-même le résultat d’un effort critique seul des aménagements minimes sont requis. En d’autres termes, ils accordent leur confiance à la capacité critique où qu’elle soit située, comme si elle s’apparentait à un outil dont l’emploi et l’effet étaient constant et suffisant.
Sachets
Leurs pelles à la main, ils quittaient la maison en couple et selon le besoin déterraient un sachet d’argent. Munis de cette somme, ils se mêlaient aux habitants du village pour la venue de l’épicier, le dernier jeudi du mois. A l’été 1997, le petit terrain adjacent vidé des dix-huit sachets qui contenaient leur fortune, ils firent leurs valises et disparurent dans la montagne. Plus tard ils furent retrouvés par un scout à l’occasion d’un jeu. L’homme était poète et avait été maçon, mais comme il le répétait à qui insistait pour comprendre : “je suis avant tout poète”. Sa femme ne fut jamais identifiée, mais la gendarmerie découvrit deux pièces pleines de dessins de tortues.