En début de soirée, quand je me mets en route pour la ville, une lumière magnifique illumine la baie. L’air est chaud, les falaises brillent, un groupe d’adolescents entre à reculons dans la mer en battant des mains. Sur le quai, les restaurateurs acheminent du bois noueux qu’ils entassent dans ces chaloupes en suspend qui servent de brasero. Il est 17h30, des clients finissent leur repas de midi. A mesure que j’approche du port de plaisance, les plages se remplissent. Vers la grande digue, les baigneurs sont Hollandais, Anglais, Belges, des touristes descendus des bateaux de croisière. Passé le secteur douanier et le pont d’embarquement des ferries pour l’Afrique, j’emprunte le second quai, celui des Espagnols et brusquement le soleil disparaît, les contours de la ville s’estompent, je ne vois plus la plage, toute devient gris et vaporeux. Je cherche un foyer d’incendie, je recule, j’observe les gens couchés sur la plage: ils se sont levés, ils scrutent l’horizon. J’entre dans les quartiers, gare mon vélo dans ne perpendiculaire: les rues sont lumineuses et chaudes. Dans un magasin d’étoffes, je veux acheter des rideaux. Des couples fraîchement mariés discutent fronces, ourlets, jalousies — j’abandonne, regagne les quais, m’incorpore à cette masse d’air flou qui roule sur l’eau et envahit la ville. Je descends de vélo et vais au pas de crainte de heurter un passant. Étrange phénomène. Pour mieux le mesurer, je recommence. Retourne à la hauteur du magasin, plonge dans le gris. La température baisse de 5 degrés quand on franchit la limite des deux espaces. En cillant des yeux, je vois cet air: il est composé de petites larmes qui poudroient.
Ajouts
Dans les moments de paresse, je règle mon flux musical sur aléatoire. Le service en ligne propose alors des titres choisis de ma collection d’albums auxquels s’ajoutent des suggestions. Le mois dernier, l’algorithme a été modifié. Il privilégie la vente des artistes les plus commerciaux. J’écoute de la musique froide, on me propose de la musique chaude; j’écoute de la musique blanche, on me propose de la musique noire; j’écoute de la musique underground on me propose son équivalent radio. Six, sept fois de suite, j’annule un morceau, je force la machine à passer au suivant. Excédé, je coupe le son et sors sur la terrasse. Je me trouve alors devant mon barbecue sur lequel j’ai disposé trois cactus en pot achetés au marché du vendredi. Des deux fleurs du carnegiea, l’une est fanée. Quand je la saisis du bout des doigts, je découvre à sa base une gélatine translucide. A l’aide d’un canif, je pique: il s’agit de colle durcie. Les fleurs ont été rajoutées pour faciliter la vente.
Parti de la vérité
Quand cessera-t-on de payer des demi-portions pour nous fournir des concepts de sociologie au rabais? Ce “vivre-ensemble” est une aberration aux conséquences mortifères. A l’instar du stakhanovisme, l’expression glorifie ce qui n’existe pas pour n’avoir pas à considérer ce qui existe. L’ouvrier idéal inventé par la propagande soviétique permettait de légitimer a priori la souffrance au nom du productivisme. Ce “vivre-ensemble” fonctionne de même: il légitime une situation sociale en constante dégradation au nom de l’intérêt financier de la minorité. Le multiculturalisme mène à la guerre de tous contre tous comme le stakhanovisme menait à la négation de l’individu et à sa destruction. Si aujourd’hui comme autrefois des demi-portions peuvent se payer sur la vente de concepts, c’est qu’il existe derrière la commande un parti de la vérité.
Espagnols
Dans une charge contre le protestantisme politique des sociétés du Nord, je dis aux deux Javier: “parlons franchement, les Espagnols n’ont ni imagination ni fantaisie, mais ils ont le bon sens, il sont doués pour la vie et ils sont fiers”. Et l’un comme l’autre, n’entendant pas la critique, ne gardant que le positif, rétorquent “oui, c’est vrai que nous savons vivre”.