Recomptage

Chaque fois qu’il comp­tait ses doigts, il trou­vait un nom­bre dif­férent. Après tout, songea-t-il, il n’é­tait pas le seul à ne plus savoir où les choses com­men­cent et où elles finissent.

Essai

Ces trois cent pages d’es­sai ont l’é­pais­seur som­bre des meilleurs feuil­lages. J’ai pataugé un mois durant sur les cor­rec­tions. Enfin j’a­vance. Lorsque je serai en vue de la fin, il me fau­dra encore me retourn­er afin de savoir si le lecteur qui voudrait me suiv­re ne risque pas, lui aus­si, de patauger à l’orée du texte (où je four­bis les moyens de pen­sée), dans quel cas, il renon­cerait et j’au­rai fait le chemin pour rien.

Bombay

Vis­ites aux tours du silence de Bom­bay dans les années 1990. En embus­cade avec ma femme, nous atten­dions de voir si la famille de sikhs que venait de con­duire sur la colline clô­turée un tri­por­teur allait hiss­er sur l’une des tours leur défunt que mangeraient ensuite les rapaces.

Immatériels

De sorte que l’é­conomie de l’im­matériel c’est aus­si cette offre de pro­duits dont on vante les mer­veilles avant paiement et con­state la médi­ocrité après paiement. Mais com­ment faire val­oir ses doléances? Com­ment savoir si une voiture a bien la puis­sance annon­cée? Un accès de fibre optique la vitesse con­trac­tée? Un anti-virus l’ef­fi­cac­ité escomp­tée? Impos­si­ble de le savoir. Le doute est con­stant, l’as­sur­ance nulle. Allez pro­test­er de ce que vous ne savez que de manière incertaine!

Cees Nooteboom

“Les lecteurs, il y a deux choses qui les met­tent en fuite — un: le manque de méti­er, et deux: qu’on les ennuie en leur éta­lant sous le nez des prob­lèmes de méti­er. Qu’écrire soit ou doive être une métaphore sim­ple ou une métaphore inver­sée de la réal­ité, il s’en moque ton lecteur! La seule chose qui l’in­téresse, c’est de sen­tir si ce qu’il lit devient pour lui, à ce moment-là, réal­ité. Ou plutôt l’est. Si a réponse est non, il jette le livre si tant est que le cri­tique ne l’a pas déjà fait à sa place.” Le chant de l’être et du paraître.

Imbéciles

Les Français ont voté pour un acteur de théâtre. Pour­tant, la mise en scène était grossière. Admet­tons, au-delà de la per­son­nal­ité cynique de leur nou­v­el élu, les Français aiment se noy­er dans la noirceur et détru­ire leur cul­ture. Ces prochaines années, ils vont per­dre le peu d’i­den­tité qui leur reste et con­tin­uer de s’ap­pau­vrir. Les imbé­ciles! Quant aux Suiss­es, ils ne sauraient tarder à imiter ces voisins néfastes. L’or­dre du pas­sage de relais ne change pas: les Français répè­tent ce que font les Améri­cains, puis vient le tour des Suiss­es. Derniers beaux jours, titrait Julien Green à la veille de la guerre.

Légumes

Hier à l’en­traîne­ment couteau, de retour dans les ves­ti­aires, les com­bat­tants par­lent cul­ture de la tomate et de la mangue, tem­péra­tures, qual­ité de la terre et semaisons.

Concurrence

Ces écrivains inqui­ets qui me deman­dent ce que j’écris, quand je compte pub­li­er et quels sont mes pro­jets, puis, quand je leur retourne la ques­tion, haussent les épaules:
- Oh, moi…

Electrototalitarisme (suite)

La banque qui men­ace de fer­mer mon compte si je ne lui remets pas un dossier fis­cal com­plet, qui affirme ne prélever aucun intérêt et se sert à hau­teur de dix pour cent sur les sommes que je dépose, la banque qui pour les ser­vices courants vous fait atten­dre des heures dans ses suc­cur­sales puis livre vos don­nées à l’E­tat espag­nol, cette banque affiche depuis deux jours dans la vit­rine de son agence à quelques pas de mon immeu­ble une pub­lic­ité des­tinée aux jeunes:
“Plus de paperasse! Entre, prends un self­ie sur ton portable, envoie-le nous par SMS. Nous faisons le reste!”

Cours

Dès les pre­miers jours, ils firent de grands pro­grès dans la manip­u­la­tion du poisson-épée.