J’ai dans ma cuisine des services de tous les âges. Mil neuf cent quarante pour les plus anciens, puis à peu près autant d’exemples que de décennies. A l’instant, comme je mange un pot-au-feu, je constate que la cuillère prise dans le tiroir ne convient pas. Trop plate. Il me faut remonter jusque dans les années 1970, pour en trouver une qui soit creuse. Preuve que la soupe populaire ne l’est plus.
Sens
A la fin de la journée, maintenant — il est bientôt deux heures du matin- je sors dans la rue. C’est simple, il me suffit d’ouvrir la porte de la maison, de faire un pas en avant, me voilà dans la rue. Je regarde à droite, à gauche. Je vois: la rue. Comme elle est. Cabossée, pierreuse, vide, pavée. Alors, parce que j’y suis seul et qu’il n’existe que deux voisins, je me dis. “c’est ma rue”. Sorte de prolongation de mon foyer. Pourtant, je suis à plus de mille kilomètres de terre de mon lieu de naissance. Sans rapport autre avec ce village et cette rue qu’un choix neuf d’habitation. Or, me semble-t-il, ce n’est pas ce qui fait foi. Mais bien la récupération d’un lieu de vie sensé.
Suffisance
Est-ce que je me suffis à moi même? Alors je peux conquérir le monde. Pourquoi ne le fais-je pas? Parce que je me suffis à moi-même. Seule correspondance humaine générative, la générosité. Venue du corps, de ses émotions, et rare, à la limite statistique de l’avarice. Générosité de nature. En dehors de ces moments d’exception où la personne déroge aux lois du corps, la suffisance est assise du monde.
Ficelles
Moi qui n’ai aucune sympathie pour les mœurs médiévales de ces populations qui ont historiquement toujours été contraires, je doute chaque jour plus que les mahométans se soient, pratiquement, dans la fin du vingtième siècle, constitués en pourfendeurs de nos sociétés d’Occident. Le degré de technicité atteint par nos systèmes désigne plutôt comme ennemi de l’homme blanc, et grand marionnettiste, l’homme blanc.
Couple
Vivre avec une femme qu’on ne voit jamais. Expérience étrange. Parfois, quand cela devient insupportable, je me demande: d’autres ont-ils connu cela? Et je ne parle pas de la montée du désir. De la venue de l’amour. De l’établissement fébrile de la communauté. Moins encore du banal engourdissement qui, à l’usage du couple, freine les chairs. Rien qu’un éloignement doublement insouhaité et cependant si réel que nous nous rassurons quotidiennement, par correspondance électronique, sur sa prochaine fin.