Bien des gens ne travaillent pas. Comme on dit, “ils n’ont pas de travail.” On oublie que si la formule vaut c’est que nous vivons le temps du travail obligatoire. Chacun est tenu de se hisser au niveau du salaire moyen; de ce fait, chacun soumet son corps et son esprit à la mécanique extérieure de l’économie. Dans ces conditions, écrire est un luxe. Refuser d’écrire ce que le commerce réclame, c’est-à-dire persévérer dans son identité, un autre luxe.
Bichos
Produits en main, je frotte et récure la maison. Je l’aspire, l’ordonne, la redresse. A la fin, trois heures d’un gros travail, je contemple et respire. Vais au jardin. M’assois. Profite du ciel. Ne voilà-t-il pas que de retour dans le couloir qui mène aux chambres pullulent sous mes pieds des colonnes de bestioles à pattes, certaines ailées, inondant à bonne vitesse, avec une maîtrise angoissante de l’espace, la chambre d’Aplo, celle de Luv, la mienne. Mille, deux mille spécimens. Je saute sur le pulvérisateur de chlore, ouvre le local technique: il est envahi. Or, je viens de le laver. Sol, parois, plafonds, chaudière, outils, le tout pris d’assaut. Je gicle, et je piétine, et je broie. Puis me contorsionne pour accéder la paroi de pierres, trouver le nid, éradiquer cette vermine. Le soir, la situation en main, je raconte par téléphone à Gala — elle est sur la route de Catane.
“Moi qui ne fait jamais de cauchemar, me dit-elle, j’ai rêvé cette nuit d’une invasion d’insectes. Même chose lors du massacre du Bataclan. Tu te souviens? Je t’ai raconté. Levée la nuit, j’erre dans l’appartement, incommode, ne sachant ce que je cherche, ayant vu en rêve des gens pris au piège d’une impasse et que l’on mitraille, trouve la radio que j’allume et apprend la nouvelle: l’impasse, les morts, l’assassinat par balles”.