Enfoncé dans un fauteuil de la chambre à coucher à côté d’un lit royal haut comme une scène de théâtre, modèle autrefois à baldaquin, Monpère lit les Mémoires de Casanova. Au salon, je consulte le cours de cryptomonnaies, de l’or, de l’argent, dans mon dos la bibliothèque vitrée contient des centaines de livres d’histoire écrits par les grands de l’époque Napoléon, Talleyrand, Churchill et rue Balzac il continue de venter et de neiger. De temps à autre, je vais à la fenêtre. J’ai alors vue sur la cantine de Phô vietnamiens pour bobos hongrois, la boutique de cycles Stevens (toujours fermée) et ces passants de la capitale qui déambulent la tête basse dans des manteaux gris, sous des coiffes grises ou des bonnets laineux, les mains gantées fermés sur des cabas de victuailles ou encore des femmes courageuses qui roulent des bébés en poussettes sur la croûte de neige glacée. Mais pour le moment, nous ne pouvons sortir. L’eau chaude a lâché et ma belle-mère s’occupe des plombiers, plus exactement travaille avec les plombiers, un couple constitué d’un jeune hirsute et d’un jeune à bedaine, venus sans outils ni robinet de rechange et qui se parlent par téléphone, de l’appartement où nous nous tenons Casanova, Monpère et moi, un 3ème étage sur cour, au local technique, l’ensemble noyé dans la pénombre (les ampoules des communs ont grillés) et plein de neige et de froid de ce qu’il faut faire: “et là, est-ce que ça couuule?”. Quand ils n’en peut plus, le jeune hirsute sort sur le balcon en enfilade, se penche au-dessus de la cour et crie dans le vide. Il attend la réponse, crie encore, et dans le grand arbre nu poussé au milieu de la cour on voit un sapin de Noël que le voisin du sixième a défenestré et qui s’est accroché dans la frondaison de l’arbre, dix mètres plus haut que terre et restera là jusqu’à l’année prochaine ou pour l’éternité. Les travaux finissent par un miracle, l’eau chaude revient et j’entends rire dans la cuisine sans comprendre ce qui se dit, c’est en Hongrois, mais le jeune ouvrier a une bouteille de Schnaps à la main et il semble impatient d’aller dans la rue la boire et c’est alors que nous pouvons, après avoir verrouillé la porte principale de l’appartement, la grille de la porte de l’appartement et la porte grillagée de l’étage, descendre rue Victor Hugo dîner chez le Laotien qui cuisine dans une cave des curry verts.