L’homme le plus populaire d’Agrabuey est J‑B, mais il consacre un plein-temps à la popularité.
Sonder (dernier)
Mais aussi, il n’y a plus à manger dans ces campagnes! Bars à l’abandon, volets fermés, silence. J’aime mais il faut se nourrir. Je sais où sont les fontaines. Elles me servent de repère. Alors je me souviens que j’ai un quignon de pain au fond d’une sacoche. Je mâche et repars. Centième kilomètre, déjà trois cols, il fait trente-quatre degrés. L’idée de pousser la porte de la maison, ouvrir le frigidaire, servir une bière. Encore un col. Et encore un. Le dernier. Les yeux sur la route je compte chaque mètre. Quand j’atterris au village chauffé à blanc, épuisé, misérable, le voisin maçon, bronzé, grand, argentin, descend de voiture et dit: “moi, j’ai fait du vélo électrique à la descente, quelle folie, et arrivé en bas, un type charge le vélo sur une camionnette et te reconduit au sommet de la montagne!”.
Sonder 3
Disons-le tout de suite: je ne pensais pas faire cela dans ma vie. Quelque chose d’aussi dur. A Ronda, il y a dix ans, de nuit, dans la dernière montée, après les 101 kilomètres de course, cet Espagnol en pleurs qui gémissait “moi, ce que je veux, c’est être dans mon salon, devant la télévision…” — il se parlait à lui-même. C’est presque ça. Mais je me tais. Je serre les dents. Je monte. Chaque pente est suivie d’une autre pente précédée du panneau Col de la Pierre Saint-Martin et du pourcentage. Quand c’est 7%, j’ai l’impression que je suis sauvé. Puis ça recommence à monter. Sur 27 kilomètres. Avant le sommet un motard bardé de métal et de cuir me fait: “vous êtes courageux, même moi je ne transporte pas autant!” Je n’ose pas dire combien de temps il m’aurai fallu: quatre heures, quatre heures et demie?
Sonder 2
Col de Larrau. Splendide, éprouvant. Que n’ai-je pesé le vélo? J’y ai fourré ce qui me tombait sous la main: réchaud, couteau, outils, tablette, je ne mentionne que le plus lourd, cadre compris, il doit voisiner les trente-deux kilos, j’ai la sensation de pédaler sur un tank. Puis la position est nouvelle, la géométrie “hard tail” je ne connais pas. Ce que je connais ce sont les courbes majestueuses du col qui conduit de la Navarre profonde des vallées orientales d’Uztárroz à la frontière française, majestueuses, fréquentées par les chevaux et les motards mais surtout infinies. Des Colombiens me dépassent. Vélo de danseuses, corps de cigales, vingt-cinq ans d’âge. Ils se mettent en pause. Attendent l’un des leurs. Celui-ci a plus de peine. Trop de dents au plateau. Quand il me rejoint nous faisons route ensemble, mais la conversation n’aide pas, je le laisse partir. Le soir je suis à Saint-Engrâce, chez Pierre, sur ce terrain de camping lové dans le creux de la rivière Uhaitxa. Au comptoir, Pierre me verse deux pintes de Duff glacées. De retour à la tente je dégotte le sandwich qu’a préparé dans une station-service de Roncal la pompiste, croque assis sur une balançoire, puis me bats tout la nuit entre mal de ventre et vomissements. Le matin je suis prêt pour clou de la sortie: le col du Soudat, vingt-et-un kilomètres a 10% avec des passages à 15%. Mais j’ai un problème. Mon navigateur a changé de langue. Distance, vitesse, cadence sont devenus nopeus, etäisyys, aika. Dans une forêt j’appelle un berger: “vous parlez le basque”. ‑Oh, pas tant, ici c’est le Béarn! Pour savoir comment on dit “langue”, pour revenir à “français”. Au sommet du col, après que j’ai repris mon souffle accroupi, des Allemands. A Arette, en bas de la vallée, au tenancier du camping, je demande s’il reconnaît des mots. Il en désigne un. “Donc, c’est bien du basque?”. Je cherche la traduction: ça ne colle pas. C’était du finlandais.
Sonder
Route de col fermée. Il y a dix ans, les voisins se plaignaient du bitume arraché, du caillou, des ornières. Au fil des saisons, sous l’effet du gel et des pins tremblants, le passage devint périlleux. À l’approche de la course de vélo qu’organise le village début juin, Diego me réquisitionnait pour balayer le gravat. Au passage des cyclistes mon effort était perdu: les trois kilomètres balayés étaient à nouveau au désastre. Ce matin, la route est fermée. Les habitants de la vallée annonçaient le chantier fini, il continue. L’ouvrier me laisserait passer mais il montre les roues de la voiture de service: gluants, empierrés. Premier jour de test de mon Sonder, ce n’est pas une idée. Je contourne. 30 kilomètres de plus. Depuis l’Aragón, il faut rouler en direction des Pyrénées, chevaucher la montagne, redescendre le long de la vallée d’Hecho; je retrouve Evola. Il coupe, il bine, il fait de tas, il nourrit ses chats, il occupe Piedralma. Comme il n’a pas plu depuis deux mois, la rivière est sèche, la source est tarie. Au réveil il rejoint le sommet par la piste, là où les vaches paissent un reste de prairie, remplit des jerrycans, rapporte une trentaine de litres, de quoi boire, arroser, se laver, tenir jusqu’au lendemain. Je pique la tente, mange des pâtes, j’ai confié à Evola une réserve de bière, je bois. Après un sommeil long et perturbé (les premières étapes, le rythme cardiaque peine à freiner de nuit), je pars en direction de la Navarre.