Le mythe de la discothèque ouverte en plein jour dans un quartier industriel. Grand soleil, les hommes sont au travail, la ville à son rythme, mais les milieux interlopes ont des domaines réservés où sévit la débauche: on voit cela dans les films américains. La porte poussée, la nuit se fait que seuls divisent les stroboscopes. Dans des canapés avachis des maffieux titillent de putes ivres en se gorgeant de wyskie. Sauf qu’il y dix ans, arrivé à Marseille par le route Napoléon, imbibé et fourbu, j’ai atterri avec Lejuif dans la cuisine d’une pizzeria, nous avons mangé avec le personnel de cuisine et après avoir fini un bouteille rangée dans le coffre, nous avons pénétré en milieu de matinée dans un local souterrain où un orchestre nègre jouait du jazz et là, cinquante personnes indifférentes à l’heure festoyaient nues sans intention visible de regagner les surfaces.
Gala
Gala ne répond jamais aux questions. Si je me tenais devant une porte et que je lui demande, “est-elle ouverte?”, elle n’hésiterait as à dire:
- Là, n’est pas la question.
Avant d’emmancher un discours longitudinale et infini. Pour un rationaliste, un angoissé, un maniaque, pour l’homme que je suis, c’est un cauchemar, mais les hommes vivent — c’est bien connu — aux dépends des cauchemars qu’imaginent les femmes dont ils sont les amoureux. Et à l’avenir — lequel dure et brusquement s’interrompt — elle n’hésitera pas à m’objecter, morte:
- Enfin, que veux-tu dire? Tu vois bien que je suis là!
Second couteau
Ce banquier avec qui je fais des exercices en soirée. Deux ans de fréquentation en vestiaire. Et les douches après l’effort: censées rapprocher les hommes. Ce soir nous bandions nos poignets et nos phalanges dans le souterrain avant de cogner. Il est fuyant. A la limite de l’inquiétude. Ma courtoisie comme ma familiarité nient ses repères. J’ignore quels sont les siens — je les devine. Imaginons qu’il soit peintre. Imaginons qu’il soit démiurge, que le monde un instant lui soit à charge — et il est jeune, beau, solide, sérieux — nous procéderions tous, en litanies, vers un horizon figé (mais peut-être est-il au meilleur de son expression dans ce rôle de second couteau…)
Pathos
Cet échafaudage que forme la société tient du miracle et de la médiocrité. Mais les parts sont inégales. Le miracle est de l’ordre du rachat, de la dignité volontaire, une sorte de honte noble: les plus braves d’entre nous s’occupent de sauver les apparences… Quant à la médiocrité, elle est réelle, terrestre, humaine, elle a un nom: inféodation. Ce qui est dit vrai est vrai et s’y conformer c’est embrancher pour la vie un chemin vertueux.
Verracos miniatures
Je marche dans Salamanque à la recherche d’un coiffeur. Un salon pour hommes du périphérique pourrait convenir, mais deux clients attendent leur tour. J’en cherche un autre. N’en trouve pas. Je reviens sur mes pas. Si j’ai de la chance les deux clients ont été servis et le coiffeur m’attend. Je ne retrouve plus le salon. Or, nous devons rejoindre Madrid où l’avion pour la Suisse décolle en soirée. Après le repas, halte à Ávila. Les enfants parcourent la muraille avec ma mère, nous allons à la boutique des touristes. Depuis mon dernier passage, il n’y a que deux nouveaux verracos miniatures à l’étalage. Je fais remarquer à Monfrère que quand le vieux sculpteur qui crée ces figurines mourra, nous n’en trouverons plus. Qui voudrait tailler dans le granit des répliques d’une animal dont les gens ignorent tout? Monfrère achète un verraco cochon. De nuit, dans les halles du terminal 1 de Barajas, les écrans télévision diffusent les images de manifestations en Ukraine: des émeutiers saisissent par le collet des hommes d’affaire en costume et cravate et les balancent dans des bennes.
- Ils jettent des gens importants, dit Aplo.