Triangle

Prom­e­nade dans les hautes forêts de pins. Du chemin de crête la vue plonge sur deux val­lées d’un vert som­bre. Bas de taille, char­nus et proches, les arbres cou­vrent la moin­dre par­celle terre. Au fond du défilé, invis­i­bles, les vil­lages, sur la face sud des hameaux de vieille pierre aban­don­nés. Les deux cou­ples vont avec leurs six enfants et une pein­tre madrilène. En trois heures, sur la cime, nous rejoignons un réser­voir médié­val bâti par les moines qui offre une point de vue sur le tombeau des rois d’Aragon au monastère de San-Juan de la Peña et la chapelle du Graal.

Rencontres

A vélo sur la route d’E­s­posas (trois habi­tants) une nichée de lézards bleus-verts, le mâle mesure plus de vingt cen­timètres; dans la val­lée, longeant le sous-bois un renard, puis sur un mon­tic­ule, devant l’église ruinée de Tiesas, un aigle (águila perdicera).

Démocratie

“Que le moin­dre pas qu’on fasse en Occi­dent, fût-il le plus sim­ple, sus­cite un procès, cela fut pour moi une sur­prise totale, et net­te­ment désagréable: ce cli­mat d’âpres procé­dures n’ex­is­tait absol­u­ment pas en Union Sovié­tique”, Le grain tombé entre les meules, Soljénitsyne.

Cercle

Obses­sion du cer­cle comme mou­ve­ment par­fait sans fin ni com­mence­ment, mais à l’in­verse de l’ouroboros, indi­quant ici non pas l’en­fer­me­ment dans son pro­pre cycle, mais l’évo­lu­tion et la dévo­lu­tion à tra­vers un nom­bre illim­ités d’étapes.

Tristessa

Ivre, épuisé,  sans femme, loin des autres comme de soi, il n’est rien et dia­logue en poète génial avec un chat posé sur le frigidaire d’une pute mex­i­caine — un morceau lit­téraire d’ex­cep­tion cette scène du Tristes­sa de Kerouac.

Passé

Per­son­nes sur­gies du passé, vous les croisez en ville, elles font celles qui ne vous voient pas, craig­nant de mon­tr­er qu’elles vous fréquen­taient, vous appré­ci­aient, vous ont aimé, et cela en pleine rue, sans témoins : c’est leur passé qu’elles craignent.

Théâtre

La pièce théâ­trale est théâ­trale en ce qu’elle n’ex­plore qu’un univers clos, une peu comme une mon­tre est le temps. Ce qui explique que ce type d’écri­t­ure soit le fait des grands mani­aques. Ain­si con­sid­éré, le théâtre est un genre supérieur. Il égalerait la poésie si une équipe de dilet­tantes, ama­teurs de spec­ta­cle, donc de pail­lettes et de lumières, ne le tra­vail­laient sans cesse pour qu’il exprime les enjeux les plus médiocres de la société et du corps.

Piège

Ain­si ten­du aux hérauts de la mon­di­al­i­sa­tion: “dans le même esprit, pourquoi ne pas fab­ri­quer un seul jour­nal pour le huit mil­liards d’habi­tants, tous citoyens du monde tel que vous l’en­ten­dez? Une trentaine de jour­nal­istes rédi­g­erait les arti­cles, des robots traduiraient dans les dif­férentes langues, du moins avant qu’elle ne dis­parais­sent au prof­it d’une langue unique, dévolue à la com­mu­ni­ca­tion étant admis que l’ex­pres­sion est un obsta­cle à la com­préhen­sion mutuelle.”

Aquitaine

Nos­tal­gie devant l’im­pos­si­bil­ité d’imag­in­er ce que sont devenus les voisins de Gim­brède, vil­lage du Gers où nous avons vécu sept ans avec Gala, ami­tiés sim­ples con­sis­tant dans le partage d’un lieu et d’un temps dont ils sont aujour­d’hui tou­jours pro­prié­taires alors que nous sommes dépossédés.

Beauté

Sujet pas­sion­nant, la beauté. Qu’est-ce que la beauté? L’ ”uni­versel sub­jec­tif” de Kant répond à la ques­tion pour ce qui est des oeu­vres humaines, théorie cepen­dant précédée par la notion de “beauté moyenne”, des­tinée à définir la beauté organique de l’être vivant, sorte de cul­ture esthé­tique du regard fondée sur l’ap­pré­ci­a­tion arith­mé­tique des con­fronta­tions aux fig­ures physiques — pour moi, une théorie probante; reste à se deman­der pourquoi (ici il nous faudrait Jung) un nou­veau-né recon­naît la beauté.