Ce matin

Départ pour un tour d’Es­pagne à vélo.

Horizon

Il est calme. Sen­ti­ment de vivre sur une île. Ce n’est qu’une mai­son. Donc un îlot. D’où je fais des excur­sions. A gré. Et choi­sis suc­ces­sive­ment mes hori­zons. Bien. C’est bien. Et surtout, ce que toute la vie j’ai cher­ché: accorder le but au désir, jour après jour, sans tenir compte de l’hor­loge sociale, cet out­il de tor­ture. Recon­nais­sons-le, pour la pre­mière fois je cueille les fruits de mes efforts de déso­cial­i­sa­tion: on m’ou­blie. Je m’en félicite.

Hobbie

L’homme le plus pop­u­laire d’A­grabuey est J‑B, mais il con­sacre un plein-temps à la popularité.

Bistrot

Le voisin de table dit: “Gur­mençon? Gur­mençon, c’est un vil­lage tout en long où il y plus de cons que de maisons!”.

Dernier homme

Très peu ama­teur des délires niet­zschéens, du moins avait-il rai­son sur les effets néfastes et infi­nis de la faib­lesse (par­ti­c­ulière­ment de caractère).

Linotte

Lorsque je présente mon bil­let de Euros 200.- à un Français il s’ex­clame: “oh, mais vous êtes riche!”. Car lui n’a que qua­tre bil­lets de Euros 50.-.

Reconnaissance

Il y insiste, et après des années, sans éclat, laborieuse­ment, quand la porte enfin s’ou­vre, cha­cun de dire: “mais enfin! tu sais! c’est lui! lui qui tant insistait!”.

Après la fausse maladie, la Russie

“Au fond du chris­tian­isme il y a quelques finess­es qui appar­ti­en­nent à l’Ori­ent. Avant tout, il sait qu’il est tout à fait indif­férent en soi qu’une chose soit vraie ou non, mais que la mesure dans laque­lle on la croit vraie est de la plus haute impor­tance”. Niet­zsche, L’Antéchrist.

Sonder (dernier)

Mais aus­si, il n’y a plus à manger dans ces cam­pagnes! Bars à l’a­ban­don, volets fer­més, silence. J’aime mais il faut se nour­rir. Je sais où sont les fontaines. Elles me ser­vent de repère. Alors je me sou­viens que j’ai un quignon de pain au fond d’une sacoche. Je mâche et repars. Cen­tième kilo­mètre, déjà trois cols, il fait trente-qua­tre degrés. L’idée de pouss­er la porte de la mai­son, ouvrir le frigidaire, servir une bière. Encore un col. Et encore un. Le dernier. Les yeux sur la route je compte chaque mètre. Quand j’at­ter­ris au vil­lage chauf­fé à blanc, épuisé, mis­érable, le voisin maçon, bronzé, grand, argentin, descend de voiture et dit: “moi, j’ai fait du vélo élec­trique à la descente, quelle folie, et arrivé en bas, un type charge le vélo sur une camion­nette et te recon­duit au som­met de la montagne!”. 

Sonder 3

Dis­ons-le tout de suite: je ne pen­sais pas faire cela dans ma vie. Quelque chose d’aus­si dur. A Ron­da, il y a dix ans, de nuit, dans la dernière mon­tée, après les 101 kilo­mètres de course, cet Espag­nol en pleurs qui gémis­sait “moi, ce que je veux, c’est être dans mon salon, devant la télévi­sion…” — il se par­lait à lui-même. C’est presque ça. Mais je me tais. Je serre les dents. Je monte. Chaque pente est suiv­ie d’une autre pente précédée du pan­neau Col de la Pierre Saint-Mar­tin et du pour­cent­age. Quand c’est 7%, j’ai l’im­pres­sion que je suis sauvé. Puis ça recom­mence à mon­ter. Sur 27 kilo­mètres. Avant le som­met un motard bardé de métal et de cuir me fait: “vous êtes courageux, même moi je ne trans­porte pas autant!” Je n’ose pas dire com­bi­en de temps il m’au­ra fal­lu: qua­tre heures, qua­tre heures et demie?