Autriche 2

Pays des fleurs en pot et de l’ennui.

Autriche

Six à sept heures sur le vélo, à l’ar­rivée trop fatigué pour écrire (tout la nuit, rêves puis­sants, dérangeants). Passé les pre­miers cols de la Styrie autrichi­enne sous la pluie. Route dif­fi­cile, faite de longues pentes emprun­tées par les camions: il faut beau­coup de con­cen­tra­tion. Le soir, à Bad Gois­er­er, vil­lage sans intérêt et pré­ten­tieux (prix de fous dans les hôtels, bivouac impos­si­ble), j’ap­pelle Mon­père: la quar­an­taine reste en vigueur en Hon­grie, il renonce à rejoin­dre Budapest ces prochains jours. Je change ma des­ti­na­tion, je prends plein sud direc­tion Ljubjlana.

Berchtesgaden

Sur­gir dans un lieu aus­si con­cou­ru après sept heures à pédaler entre champs et forêts sur­prend. Cars de touristes, car­a­vanes, cou­ples de marcheurs, cloches qui son­nent, train qui sif­flent, ter­rass­es bondées. Je m’y attendais, j’ai donc situé les deux camp­ings où piquer ma tente: le pre­mier refuse l’héberge­ment pour une seule nuit (jus­ti­fi­ca­tion: l’épidémie), l’autre est com­plet. A l’Of­fice du tourisme, on me gronde: je ne porte pas de masque. Dis­ent ces filles en cos­tume tra­di­tion­nel occupées à pian­ot­er sur leurs claviers. Elles me con­seil­lent l’auberge de jeunesse. Quoi encore? Elle occupe le pre­mier étage de la Haupt­ban­hof, au-dessus du McDon­ald’s! Dans une mai­son per­chée sur le château, Wein­feld­weg (hui­tante march­es d’ac­cès), je trou­ve Madame Grüber, 96 ans, qui me loge dans une cham­bre de bonne du siè­cle passé : lit-cof­fre, armoire goth­ique, lus­tre en toile de papi­er, douche amé­nagée dans la cave. Elle demande: “En Russie? Pourquoi allez là-bas? Wollen Sie der Putin tre­f­fen?”. Lavabo de faïence jau­nie, robi­net de fer, miroir de 1970. Belle vue sur des chalets fleuris de rouge. Je sors boire, j’avale une platée de légumes, dors pro­fondé­ment. La matin, la vielle dame me sert le déje­uner sur la ter­rasse, les cloches recom­mence de son­ner, les touristes vont dans la ville, occu­pent les ter­rass­es, pho­togra­phient. Dans les faubourgs, sur la route de Hallein, je fais halte dans un mag­a­sin de sport qui brade ses arti­cles à 50%, achète une paire de chaus­sures, jette l’an­ci­enne paire (depuis le départ les crocs des pédales me meur­tris­sent la chair). Dix kilo­mètres plus loin, je vois qu’à chaque pied une par­tie des boucles de lacets sont arrachées.

Allemagne.

Pommes, blés, vach­es; ruis­seaux, lacs, collines; à chaque détour de chemin, je m’at­tends à voir sur­gir les com­pagnons Nar­cisse et Gold­mund du con­te de Her­mann Hesse. Cette Bav­ière du sud est enchan­tée. Voilà deux cent kilo­mètres que je roule au milieu des pâturages, passe des bourgs annon­cés par des églis­es à dôme, me sers aux fontaines de pierre et admire les façades peintes. Sur des tracteurs énormes, les paysans avec leur enfant sur les genoux et aux champs des femmes, ce que je ne vois plus en Suisse depuis le début du siè­cle. Et les noms des habi­tants, liés au tra­vail: Holz­er, Tis­chler, Bauer­fritz. Dans ces con­di­tions, j’ai atteint ce soir Ober­am­mer­gau, et me dirige à l’in­stant sur Bercht­es­gaden, dernier halte avant l’Autriche.

Frontière

Devant l’Autriche, à Sankt Mar­grethen. Demain, je monte vers Davos (ville de honte), la con­tourne et entre en Autriche, puis roule vers l’Alle­magne, en direc­tion de Garmisch-Partenkirchen et Berchtesgaden.

Vers l’est

Passé l’Ober­alp en mat­inée. Moins impres­sion­nant que la Fur­ka. Sur la descente, lessive dans l’eau tran­quille du Rhin, avant qu’il devi­enne fleuve. Puis une route à flanc de mon­tagne, sur la rive haute, creusée dans la roche blanche. Je dépasse les 100 kilo­mètres quand un rugisse­ment de moteur m’aver­tit. Le temps de m’ap­puy­er con­tre la paroi sur­git un motard fou. Il me frôle. Chas­sé par une BMW série trois. La pour­suite n’est pas ami­cale. Le dan­ger con­sid­érable. Les bruits réson­nent dans la val­lée. Je pense à la gamine que je viens de crois­er, elle mon­tait à petite allure. Plus mau­vaise expéri­ence liée à la vitesse que j’ai con­nue. Le soir, je dors en forêt au-dessus de Bonaduz. Au réveil, je vois le pan­neau con­tre lequel j’ai appuyé mon vélo: “camp­ing interdit”.

Sortie

Pris la route dimanche matin à Lau­sanne, je viens de pass­er le col de la Fur­ka. Temps mag­nifique, pente dure, surtout avec une vélo qui pèse (charge­ment inclus) 22 kilos. Aus­si longtemps que le temps le per­me­t­tra, bivouac en forêt. Direc­tion: Autriche, Hon­grie, puis Russie.

Manifestation 3

Egarés dans Zurich. Com­ment faire aus­si faux? La fatigue? Le peu de moti­va­tion? La pluie? A l’heure dite, nous par­venons toute­fois à retrou­ver les man­i­fes­tants sur le bord du Lac où doit être organ­isé un pique-nique avant la tenue de la man­i­fes­ta­tion prin­ci­pale con­tre les mesures gou­verne­men­tales liées à l’épidémie, dans l’après-midi, sur Hel­ve­ti­aplatz. Douze cars de police, soit deux cent élé­ments casqués, bot­tés et flingués atten­dent. Qui ordonne à la petite cinquan­taine de per­son­nes présente de se dis­pers­er, de porter le masque, de se taire. Au porte-voix. Des médi­a­teurs nom­més “Forces de dia­logue” vien­nent dia­logue. Ils dis­ent: “met­tez le masque, taisez-vous, dégager, on com­prend, mais nos cama­rades ne vont pas tarder à inter­venir”. Ce qu’ils font: par groupe de trois, ils appréhen­dent au hasard et ver­balisent. A dix-sept heures, sur le lieu de con­cen­tra­tion, dans le Kreis 4, milles per­son­nes gardées par les mêmes élé­ments bardés, bot­tés, armés. Quelle Suisse? Celle de Davos.

Démarche

Dans les cap­i­tales du monde trans­for­mées en lab­o­ra­toire, les citoyens experts allaient d’un pas sûr, le masque sur le vis­age, per­suadés de trou­ver le vaccin.

Directions

Les hommes poli­tiques ne pren­nent pas, ne pren­nent plus des déci­sions poli­tiques. Ils pren­nent des déci­sions de pou­voir, des déci­sions qui con­for­tent le pou­voir per­son­nel comme le pou­voir du groupe d’appartenance.